Réflexion #9 : Les studios phagocytent-ils le processus artistique ?

La sortie toute récente de Suicide Squad, et les différents scandales autour du film, conjuguée aux mêmes problèmes qu’avait rencontré Batman V Superman, il y a quelques mois, on remit en lumière l’importance des studios de production sur un film. En effet, la Warner, producteur des deux films, a enlevé le fameux director’s cut, c’est-à-dire un montage validé par le réalisateur, rendant ainsi impersonnelle les deux oeuvres de Snyder et Ayer. Dans quel but ?

Il semble évident qu’aujourd’hui, plus qu’un processus artistique, le cinéma est avant tout un processus commercial, et un film, pour pouvoir exister, se doit de rapporter de l’argent. Les gros studios de production essayent donc de réunir le maximum d’ingrédients afin que les oeuvres amènent le maximum de gens dans les salles obscures, au détriment parfois des choix des réalisateurs. Les studios tendent donc à rendre les oeuvres plus aseptisées, accessibles à un public le plus large possible. Ce côté consensuel réside tout d’abord dans le fait de rendre des oeuvres plus lisses, mélangeant la comédie et l’action, c’est-à-dire en connexion avec les attentes d’un public qui ne possède pas toujours un « sens cinématographique » poussé.

Or, l’essence-même du cinéma ne réside-t-elle pas dans un côté conflictuel ? Conflictuel dans les différents grands processus artistiques qui coexistent. Il y a quelques années encore, la notion artistique primait encore, et nous pouvions voir des ovnis plusieurs fois par mois débarquer dans nos salles obscures, tandis qu’aujourd’hui, si vous connaissez un minimum le monde de la production cinématographique, il est aisé de prévoir à un demi-million près le nombre d’entrées de chaque film. En effet, il semble aujourd’hui que des oeuvres à tendance humoristique, associé à un casting de gens renommés (Suicide Squad pour les américains, ou Les Nouvelles Aventures d’Aladdin pour nous en France) sont synonymes de réussite commerciale, même si d’un point de vue critique le film est pire qu’un navet.

J’insisterais sur la notion du gros casting en prenant (encore) un exemple sur Suicide Squad. Nos principales attentes résidaient en une lutte de l’équipe contre le Joker de Jared Leto. Tout du moins, c’est ce que laissait présager la bande-annonce, centrée sur Will Smith, Margot Robbie et donc Jared Leto, les trois acteurs du casting ayant la plus grande renommée. Résultat ? Un Joker quasi-inexistant par choix du montage de la Warner, tandis que les personnages de Diablo et de Rick Flag, totalement absents des bandes-annonces, se retrouvent à jouer un rôle important dans le long-métrage. La faute à des questions commerciales, et au fait de la renommée très faible des acteurs en comparaison des trois autres mastodontes. D’ailleurs, le nom de l’acteur de Diablo, Jay Hernandez, ne figure même pas sur les affiches.

Ce problème est indéniablement lié à un autre, qui semble encore plus flagrant avec le cas Batman V Superman : la partie promotionnelle mettait plus en avant Gal Gadot, l’actrice interprétant Wonderwoman, personnage secondaire du film, uniquement connu pour une participation à Miss Univers et à 3 Fast & Furious, plutôt que Zack Snyder, l’un des réalisateurs les plus réputés de sa génération, notamment pour son désormais culte 300. De ce constat, on peut admettre la dure réalité ; aujourd’hui, hormis certains réalisateurs de très grande renommée (Les Huit Salopards est le contre-exemple de mon argument, la publicité ayant été axée sur la réalisation de Tarantino et le 70mm plus que sur le casting), le côté sacré du réalisateur, que l’on connaissait d’antan et qui a pris toute sa dimension à partir des années 80, semble aujourd’hui être réduit à néant par les ambitions des studios. Or, si le réalisateur voit son poids diminuer, il semble donc obligé que sa voix porte moins, et que son travail sur le film est moins important.
Mais le réalisateur est-il dans ce cas le détenteur du processus artistique ? Cette question divisait, divise et divisera les cinéphiles. Cependant, il semble indéniable le fait qu’un réalisateur a une place très prépondérante dans la partie strictement artistique d’un film. Or, il semble évident aujourd’hui que les studios ont la fâcheuse tendance de supplanter le réalisateur, notamment pour le montage. Le problème dedans, outre le fait qu’elle dénature le travail du réalisateur, c’est que ce sont des gens qui n’ont aucune connaissance dans le cinéma qui travaille à la production de ces films : par exemple, il faut savoir que le grand patron de la Warner (encore eux) n’a jamais travaillé sur une production cinématographique. Or, cette inexpérience est néfaste dans un milieu où il est obligatoire de connaître tous les aboutissements de la technique tant la réalisation est complexe.

Cette inexpérience phagocyte donc invariablement le processus artistique, d’autant plus qu’il tend à donner cette image-là aux jeunes qui veulent se lancer dans le métier. Les réalisateurs sont des artistes à part entière, les producteurs sont avant tout là pour permettre la diffusion de leur oeuvre, et non pour les remplacer. Les plus grands chef d’oeuvre de personnes comme Kubrick ou Hitchcock sont avant tout ce qu’ils sont car les studios ont totalement adhérer à leur processus artistique sans tenter d’influer dessus. On peut encore plus le remarquer avec un grand nom comme Nolan ; lors de sa trilogie Batman, la Warner lui a laissé une confiance totale, ce qui a donné l’une des plus grandes trilogies de l’histoire. Et c’est bien là le problème, si on tient à l pérennité d’un cinéma qualitatif sur le point artistique, car, il est inévitable que si le poids des studios grandit, le cinéma ne sera plus dans quelques années qu’un simple divertissement de masse, et non plus un art à par entière.

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