Docteur Folamour : La dénonciation par l’absurde

Pour cette troisième chronique après The Revenant et Interstellar, Thomas nous emmène aujourd’hui dans l’univers kubrickien pour évoquer avec nous une oeuvre importante de sa filmographie : Docteur Folamour…

1962. Stanley Kubrick achète les droits cinématographiques du roman de Peter George, Red Alert. En collaboration avec l’auteur (ce qu’il réitérera de nombreuses fois dans sa carrière, comme avec Arthur C. Clarke pour 2001), il s’attelle à l’écriture de l’adaptation au cinéma. 

Mais très vite, il se retrouve dans une impasse : Red Alert, à l’origine, peut être considéré comme un mélodrame. Et les deux hommes se rendent vite compte que tous les éléments absurdes ou paradoxaux contenus dans le livre, et qui pourtant sont centraux à l’histoire, ne pourront être remis à l’écran si le film garde le ton du film, ou auquel cas ces scènes deviendraient drôles.

Ainsi, la vision du réalisateur évolue : il décide d’en faire une comédie totalement absurde, une satire sombre, car c’est de toute façon le seul moyen de présenter une telle histoire, celle de deux superpuissances se déclarant la guerre à cause d’un général devenu fou. De plus, cela permet à Kubrick d’éviter la comparaison avec Sidney Lumet, qui souhaite adapter un roman proche de celui de Peter George, Fail-Safe, et qui lui gardera un ton dramatique. 

Kubrick décide également de modifier la fin du livre, trop optimiste à son goût (la bombe russe, le «Jugement dernier », n’était pas déclenchée), et la réadapte à son cynisme et son pessimisme pour l’espèce humaine qui le caractérisent. 

En 1962, le monde est dans la crainte d’une guerre nucléaire qui ravagerait le monde. L’incident de la Baie des Cochons avait eu lieu l’année passée, et le monde entier retenait son souffle en espérant que les deux superpuissances ne déclenchent aucune attaque nucléaire, donnant lieu à des représailles, un désastre pour l’espèce humaine. 

Si le film est absurde, c’est bien dans le but de dénoncer cette époque de terreur : voilà où l’on pourrait arriver si l’on va dans ce sens ! Un général devenu fou qui déclenche une attaque nucléaire sans le consentement de l’état-major, un pays qui possède une arme capable d’anéantir l’espèce humaine…. Si le film est absurde, son pessimisme vise assez juste pour l’époque. Il dénonce les travers de deux superpuissances ennemies qui ont le destin du monde entre leurs mains, et dont l’une a le pouvoir d’anéantir l’espèce humaine. 

La plupart des personnages sont assez grotesques : le président américain, véritable poule mouillée incapable de prendre la moindre décision ; le général Ripper, caricature du mec « badass » avec son cigare à la bouche ; le docteur Folamour, qui passe son temps à crier « Mein Fuhrer » et à faire des saluts nazis ( par ce personnage, SK évoque d’ailleurs la récupération des scientifiques allemands nazis par les Etats-Unis après la guerre, malgré leurs crimes odieux ), le président russe, qu’on ne voit jamais, mais qu’on devine comme un incompétent fini… La liste pourrait être encore longue, tant les personnages de ce film sont souvent dénués de clairvoyance, disant ainsi que la guerre froide laisse un pouvoir de décision monumental à des incapables .

On retrouve dans ce film l’un des thèmes récurrents de la filmographie de Kubrick : le dysfonctionnement de l’espèce humaine. Ici, avec une ironie mordante, le réalisateur met dos à dos les 2 puissances capitalistes et communistes, qui sont toutes autant l’une que l’autre déconnectés de la réalité. En témoigne la scène du générique, dans laquelle un B-52 se fait ravitailler, sur fond de musique douce, presque poétique, les montrant presque comme des oiseaux gris inoffensifs. 

Il met en scène les errements de l’état-major, avec des personnages incompétents qui prennent la situation par-dessus le bras, alors qu’elle est gravissime (d’où naît le comique). Le général déraille complètement et ne réalise pas la menace qu’il vient de faire peser sur le monde, engoncé dans sa paranoïa ; le Docteur Folamour, plein de tocs et figure du Mal qui devient le sauveur de l’humanité en péril….. Mais on a également un dérèglement des machines, cher à Kubrick : la bombe atomique qui refuse de s’enclencher, le téléphone entre la salle de guerre et le bureau du Général Ripper qui s’enraye… La machine non plus n’est pas fiable dans les films de Kubrick. Cependant, il est plus question ici du dérèglement humain, car malgré toutes les tentatives pour empêcher cette bombe d’atteindre la Russie ; dans une ironie implacable, c’est le talent d’un soldat, King Kong (même pas besoin d’expliquer l’ironie), qui permet à la mission d’arriver à son terme. Ainsi, l’homme, totalement dépourvu du sens des réalités, accomplit sa mission dans un professionnalisme quasi-robotique, en témoigne cette scène où il chevauche la bombe atomique, son chapeau à la main, tel un cow-boy des temps modernes, s’amusant presque comme un gamin. 

Kubrick a donc pour but ici de dénoncer l’incompétence de nos dirigeants, engoncés dans leurs réflexes diplomatiques et complètement déconnectés des réalités du monde, alors qu’ils sont à même de le mener à sa perte. C’est pour ça qu’il est beaucoup plus intelligent d’amener cette fin pessimiste, car elle aurait beaucoup plus d’impact qu’un message d’espoir. Ici, en voulant donner à son film un semblant de cohérence avec notre monde (en témoigne les nombreuses scènes dans les B-52 et les protocoles de lancement), le réalisateur nous montre le pire sui pourrait arriver. Un cynisme des plus géniaux.

Au niveau des acteurs, on retrouve des habitués kubrickiens : Sterling Hayden en général Ripper, qu’il avait déjà croisé dans L’Ultime Razzia, ou Slim Pickens, qu’il avait recruté pour La Vengeance aux deux visages avant d’abandonner ce projet, pour le soldat King Kong.
Mais le rôle majeur du film est bien sûr celui de Peter Sellers, qui interprète dans ce film trois rôles : le Docteur Folamour, le colonel Mandrake (celui qui tente pendant des heures de raisonner le général Ripper), et le président des Etats-Unis. A noter qu’il devait normalement interpréter le rôle détenu par Slim Pickens, mais qu’il s’est cassé la cheville, suppliant alors Kubrick de ne pas lui donner cet autre rôle (le réalisateur a d’ailleurs toujours pensé que l’acteur s’était délibérément cassé la cheville). Le sens de donner trois rôles à un même acteur est alors clair : ces trois facettes ( 4 avec King Kong ) représentent les personnes potentiellement capables de sauver l’humanité, dans un basculement des points de vue intéressant : King Kong, qui pourrait refuser de lancer la bombe ; le colonel Mandrake, qui peut raisonner le général et faire arrêter la mission ; le président, qui lui peut raisonner le président russe et le dissuader d’enclencher le « Jugement dernier » ; et le docteur Folamour, garant de la survie de l’espèce humaine après l’explosion. Ainsi, l’idée que les mêmes personnes peuvent décider du destin de l’humanité, mais que malgré tout elles font basculer ce monde dans la terreur, montre le pessimisme terrifiant du réalisateur.

Peter Sellers est excellent dans ce rôle, parvenant à passet du burlesque le plus hilarant au séreux diplomatique (de façade bien sûr) le plus impersonnel, ou la couardise du colonel face à son général. Si le rôle du Docteur lui a voulu moult nominations, cette triple performance ne doit pas être éludée, tant elle demande un investissement incroyable. 

Au niveau de la mise en scène, Kubrick reste très classique. On ne dénote pas une inventivité particulière, mais malgré le tout le travail reste de qualité, Kubrick s’améliorera au fur et à mesure de sa carrière en ajoutant des gimmicks à sa filmographie. Ici, la mise en scène me semble donc plus figurative que symbolique, sans que je pointe cela comme un défaut.

Au niveau de la musique, un thème récurrent revient tout au long du film pour accompagner l’avancée du B-52 : When Johnny Comes Marching Home. Il est amusant de relever le double sens culturel de cette musique : appartenant au folklore américain, elle est utilisée pour montrer les aspects positifs de la guerre, alors que la chanson irlandaise sur laquelle elle se fonde pointe l’aspect négatif de l’affrontement. Il ne fait aucun doute que le film joue sur ce double sens culturel. 

On remarque également un cynisme assez fort dans la scène de fin, celle de l’apocalypse nucléaire, sur laquelle est jouée la chanson We’ll meet again de Vera Lynn. Cette chanson, liée à la bataille d’Angleterre, évoque un lieu inconnu, ensoleillé, où l’on ne sait quand on se retrouvera. En pleine période de bataille, ce lieu idéal s’apparente bien sûr au paradis. Ainsi, utiliser cette chanson pour illustrer la fin du monde est d’une efficacité redoutable.

Les films traitant de la guerre sont majoritaires dans la filmographie de Stanley Kubrick (Les Sentiers de la Gloire, Docteur Folamour et Full Metal Jacket). Mais ce film dénoté complètement dans la carrière du bonhomme, c’est vraiment son film le plus comique, et quand on connaît le personnage, c’est aussi par la force des choses son plus cynique. Ici, le registre comique associé à quelque chose d’aussi macabre que la tension nucléaire donne un résultat aux antipodes de la plupart des films sur le sujet. Stanley Kubrick garde un élan prononcé pour la dénonciation et le dysfonctionnement de l’espèce humaine, dans un registre satirique qui lui sied parfaitement. Si pour moi ce film ne constitue pas le meilleur de Kubrick, il n’en reste qu’il est diablement intéressant à analyser, qu’il donne à réfléchir malgré son aspect comique et satirique.

Docteur Folamour s’impose donc comme un incontournable de la filmographie de Kubrick, et par-dessus tout, un incontournable du film de guerre, tant par sa profondeur que par son traitement innovant. Je ne peux donc que vous conseiller, si ce n’est pas déjà fait, le visionnage de cette œuvre qui donne à réfléchir sur l’absurde qu’a été cette Guerre Froide.

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