Apocalypse Now : Une épopée mythique et mystique

La Chronique de Thomas fait son retour après des mois d’absence, et il a aujourd’hui décidé de nous parler d’un film cher à son cœur : le mythique Apocalypse Now !

Il y a peu de films qui peuvent se targuer d’un impact sur l’histoire du cinéma aussi important qu’Apocalypse Now. 2001, l’Odyssée de l’espace, Taxi Driver, Citizen Kane… font partie des rares films dont je pourrais considérer l’impact aussi important. De par sa dimension mystique, son tournage légendaire, son histoire fantastique (et par tant d’autres aspects), je considère Apocalypse Now comme supérieur à tous ces films,et je dirais même plus, à tous les films ! Son impact sur ma cinéphilie est incommensurable, et chacun de mes revisionnages est une claque plus grande encore que la précédente. C’est pourquoi j’ai décidé de ressortir ma chronique du placard pour lui consacrer un épisode, tout en sachant que je ne saurais que trop peu lui rendre hommage.

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Apocalypse Now narre le périple à travers la jungle vietnamienne du capitaine Willard, envoyé par l’Etat-major américain dans une mission secrète pour retrouver et tuer le colonel Kurtz, qui a semble-t-il perdu la tête en tuant sans distinction vietnamiens et américains, et s’est retranché auprès d’indigènes qui lui vouent un véritable culte. Le film est adapté d’une nouvelle de Joseph Conrad, Heart of Darkness (1899), qui lui prenait place aux temps de la colonisation. Coppola rend ainsi son propos plus contemporain en l’impliquant dans une guerre fraîche dans l’esprit des américains. Il faut savoir que la guerre du Vietnam a été un véritable traumatisme pour les Etats-Unis : première défaite militaire pour cette superpuissance, elle représente en outre la perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants, qui leur avaient caché toute l’atrocité de cette guerre, qui causera plus tard des traumatismes aux nombreux vétérans, pas préparés à une telle barbarie.
De nombreux réalisateurs ont donc cru bon de s’emparer de cette guerre pour en faire un objet filmique, de Coppola à Kubrick ou Oliver Stone. Mais à mon sens, ceux qui réussissent le mieux ce genre de films sont ceux dont le sujet ne tourne pas exclusivement autour de cette guerre en particulier, mais se portent plus comme dénonciateurs de la guerre en général, Kubrick et donc Coppola en tête. Il faut quand même un sacré aplomb de la part de Coppola pour oser prendre cette guerre encore fraîche dans les esprits et considérer que ce n’est pas son affaire !

Plus qu’un film de légende, Coppola a entouré son film d’une aura mystique notamment à travers ses innombrables déboires de tournage, aussi mythiques que le film lui-même et qu’il m’est totalement impossible de résumer (je vous conseille alors l’excellent making-of Hearts of Darkness : A Filmaker’s Apocalypse, tourné en partie par Eleanor, l’épouse de Coppola). Il est compliqué de deviner à quel point Coppola avait estimé l’ampleur de cette « apocalypse » ; mais il parait plus que probable qu’il l’ait lui-même sciemment orchestrée…. Mais trêve de suppositions, rentrons tout de suite dans le vif du sujet !

Tout d’abord, Apocalypse Now est une plongée vertigineuse dans la folie, celle de son personnage principal, celle du colonel Kurtz, et par extension, celle de l’armée et de la guerre en général. Regardez par quoi commence le film : le capitaine Willard, seul, allongé dans sa chambre d’hôtel, la tête en bas, attendant une mission, et sur lequel passe en surimpression des images de la guerre en cours, sur le son des Doors, « The end ». En plus d’ancrer le récit dans cette guerre (puisque les Doors sont contemporains à la guerre du Vietnam), la chanson (qui débute, symboliquement, par « this is the end », montrant que tout ça est inutile puisque nous revenons sans cesse à la case départ) et le « sens » du personnage (sa position) induisent également que dans un monde frappé d’une telle folie, où les valeurs s’intervertissent et leurs limites deviennent floues, tant et si bien qu’on ne sait plus démêler le vrai du faux, le bien du mal (le personnage la tête en bas en est ainsi également la traduction en images. Et c’est là que le message du film frappe fort : dans un conflit où les valeurs sont totalement remises en cause, où les pires atrocités sont  commises avec l’aval des dirigeants, qui donc est à même de juger de ce qui est bien ou de ce qui ne l’est pas ? Qui peut définir les limites de la folie dans un conflit où elle prend toute son envergure ?
Le personnage de Willard entre ici en jeu : au début du film, il paraît certes taiseux et avisé, mais sa vision du conflit est simple et unilatérale, il n’a que sa vision et celle que partage l’armée, qui voit sa solution comme la meilleure (car ici les vietnamiens sont quasiment hors-champs, jamais traités comme pour mieux montrer l’étendue de l’erreur des américains et éviter un certain sentimentalisme). Lorsqu’il brise le miroir de sa chambre, soûl, il partage encore cette vision simple du conflit (comme le dit Rosset dans son Traité de l’Idiotie : « l’ivrogne voit simple, et c’est l’homme sobre qui […] voit double). Mais en voyant simple, il voit tout, puisque sa vision n’est pas obstruée par de quelconques jugements, et il n’est donc pas aussi manichéen qu’on pourrait le croire. Les surimpressions, quant à elle, achèvent de montrer qu’en vérité, il voit trop. On a donc affaire là à un homme qui affronte un conflit qui le dépasse complètement et duquel il ne sait quoi penser (ou plutôt, duquel il pense beaucoup de choses) , qui voit tout et rien à la fois, surmonté par un conflit dont personne ne semble en mesure de comprendre les tenants et aboutissants.

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Si le périple en bateau va donc être l’occasion d’une descente aux enfers symbolique à travers le bourbier vietnamien, elle est aussi pour nous une introspection dans l’esprit de Willard au travers d’une voix off (la sienne) qui rythme tout le film. Il nous permet de faire l’expérience de ses doutes vis-à-vis du colonel Kurtz. Il forme (et nous aussi) une mythologie autour de ce personnage duquel il ne sait rien directement. Papiers de presse, extraits audio, faits d’armes, photos d’archive… Il façonne autour de ce colonel un mythe, une image qui peu à peu le fait douter de sa mission. Au terme de son voyage, il parait presque douter de sa mission et de son bon fondement. Durant tout son voyage, il fait la rencontre de personnages qu’on pourrait eux aussi qualifier de fous, à leur manière : le colonel Kilgore, pour qui la guerre n’est qu’un terrain de jeu (en témoigne le fait qu’il dépose des cartes sur les cadavres encore fumants des vietnamiens ; ou encore le fait que son seul souci, arrivé dans la zone de combat, est d’aller surfer avec Lance ; sa planche que Willard lui vole et qu’il cherche à tout prix à récupérer, prouvant par là que pour lui, le divertissement passe avant le conflit) ; les habitants de la plantation française, en pleine jungle mais pourtant déconnectés des réalités de la guerre, semblant vouloir vivre éternellement dans un paradis perdu à la manière d’un Peter Pan (malgré le fait qu’ils soient les plus avisés quant aux responsabilités des américains, ce qui est sûrement la raison qui a poussé Coppola à en faire des français) ; les soldats du dernier arrêt avant Kurtz, qui sont empêtrés dans un conflit aveugle, ne regardant même plus où ils tirent ; le journaliste-photographe joué par Dennis Hopper, dont la foi en Kurtz touche au religieux…. La liste est encore longue !
Willard a donc tout le loisir d’observer des personnages rendus fous par cette guerre, et il lui parait donc totalement saugrenu de qualifier Kurtz d’assassin dans un conflit où l’on ne fait que tuer, sauvagement le plus souvent (quand Kurtz lui demande : « Are you a assassin? », lui répond après un bref moment d’hésitation « I’m a soldier », montrant que dans un tel conflit, les frontières entre les deux sont floues). Et lorsqu’il arrive enfin devant ce colosse, cette figure mythologique (que Coppola, dans un éclair de pur génie, filme dans un clair-obscur qui accentue la folie du personnage), ce n’est pas un autre personnage qu’il voit, qui ne ferait de lui que le simple reflet du spectateur s’effaçant devant Kurtz. Ce qu’il voit, c’est son double, c’est son reflet dans le miroir qu’il brisait au début du film. Kurtz, quasiment devenu la figure du Surhumain de Nietzsche, ne représente plus une menace pour Willard. Ayant étudié le personnage et changé son point de vue de lui, Kurtz ne représente alors que ce qu’il s’imaginait voir, et ce qu’il avait peur de voir : un homme rongé par la folie (« passé de l’autre côté ») mais également extrêmement lucide sur la situation du conflit.
Comme Willard au début du film, Kurtz voit tout et voit simple en même temps. Cette figure-là impressionne le spectateur comme elle impressionne Willard. Constamment filmé pour lui donner un aspect imposant, tel un colosse, Kurtz devient à lui seul l’allégorie d’une guerre où les soldats sont rongés par la folie et qui cherchent à lui donner un sens. Pourtant, dans un geste de soldat, Willard exécute sa mission et assassine Kurtz à la manière d’une bête (puisque sa mort est couplée au sacrifice d’une vache), une bête malade qui part dans la mort en emportant tous ses secrets. Finalement, le personnage est tel que nous l’avions imaginé. Sa présence massive, ses paroles dignes d’un gourou… Tout concorde avec la vision que nous avions de lui durant toute la durée du film, et c’est précisément ce qui surprend Willard : il voit face à lui le mythe qu’il attendait sans trop le vouloir, et il termine ainsi cette longue descente aux enfers. Symboliquement, le fils tue le père (même si Willard, détruit par cette expérience, ne devient pas un nouveau Kurtz et préfère repartir en arrière, comme si le début et la fin se confondaient dans leur folie).

On a donc affaire, dans Apocalypse Now, à des personnages qui sombrent tous peu à peu dans les abîmes de la folie dont seuls certains sauront rester maîtres. Mais quel est réellement le but de Coppola ? Un blockbuster dans sa plus pure expression ? Une plongée dans la folie ? Une dénonciation de la guerre ? Ou un peu tout ça à la fois ? Le film semble en tout cas ériger en principe la confusion et les faux-semblants et c’est en cela que le film peut nous perdre (Coppola lui-même semble en avoir un peu perdu le contrôle). Le principe de confusion paraît évident ici, c’est celui du bien et du mal, du vrai et du faux (le colonel Kilgore encore une fois par exemple). Mais Coppola va plus loin et intègre directement à sa mise en scène ses notions de confusion ou de faux-semblants, la forme et le fond se faisant écho. Coppola joue ainsi sur la surimpression d’images (comme il le fait en parallèle au début et à la fin du film comme pour souligner que le personnage n’a pas avancé et reste toujours avec une vision aussi simple et multiple à la fois) et les différentes « couches » du son.
En effet, plusieurs séquences permettent de monter la musique comme instrument d’un faux-semblant. On peut évidemment parler de la scène mythique des hélicoptères de Kilgore, où La Chevauchée des Walkyries est clairement diégétique pendant toute une partie de la scène (servant de moyen de pression envers les vietnamiens pour qui cette musique classique sonne comme une chevauchée macabre), mais, lorsqu’une rupture est faite, dans un contre-champ pour monter les villageois fuyants, devient quasiment inexistante puis faiblarde quand s’approchent les appareils alors même que le réalisateur use du potentiel « d’indiscontinuité de la musique » (l’exemple le plus frappant étant la voix off du capitaine Willard, qui mélange clairement les temporalités puisqu’il parle au passé). On pourrait également citer la scène où est joué le « Satisfaction » des Stones sur Lance faisant du ski nautique, comme une douce parenthèse dans un conflit meurtrier, l’espace d’un instant. La scène dans la plantation française en est également un bon exemple, en ce qu’elle montre des personnages qui veulent s’enfermer dans un cocon protecteur en ignorant totalement le monde autour d’eux tout en restant de farouches opposants aux américains. Ils ne sont que des ombres, des fantômes, des gens de passage, des parenthèses dans un monde en perdition, comme le montre cette scène où la seule présence féminine du film se résume à Willard à une présence sans âme, cachée derrière un rideau. La scène d’introduction elle aussi est absolument riche de sens (nous l’avons déjà vu précédemment), en ce qu’elle mélange le tournoiement des pâles du ventilateur à celles de l’hélicoptère. Ainsi, dans ce monde, tout finit par se valoir, par se confondre, reprenant ainsi cette idée de confusion des valeurs.

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On l’a compris, le film est une déconstruction du mythe américain et de sa toute-puissance, et présente donc une vision du néant dans toute sa complexité. Cela est montré dès le début avec l’entrevue de Willard avec ses supérieurs hiérarchiques, où sa mission qu’il doit garder secrète consiste à traquer une ombre, un homme perdu de tous. En ajoutant le Colonel Kilgore (qui n’hésite pas à commettre les pires atrocités pour le plaisir de surfer avec Lance), on voit bien qu’aucune loi, aucune valeur n’a trait, si ce n’est celle de la jungle. Et c’est là que la confrontation de Willard avec le colonel Kurtz est la plus intéressante. Là où les soldats gardaient une temporalité précise, notamment par le courrier (même si elle avait tendance à s’effacer et qu’eux sombraient dans la folie), Kurtz représente l’humain dans toute son intemporalité. Totalement détaché du reste du monde (ce que souligne l’arrivée du bateau dans la brume), il vit comme une sorte de moine, vénéré par des enfants, et en dehors du monde « réel » (même si dans un tel monde, les limites du réel et de l’irréel sont floues), dans un monde régi par des règles qu’il a lui-même énoncées, du fruit d’un esprit qui demeure impassible et impénétrable et dont la seule valeur qu’il conserve est celle de la vérité (il déteste le mensonge même s’il est assez compliqué de savoir s’il tout ce qu’il raconte est vrai). Dans ce monde sans repères, seule la vérité est bonne à prendre, et au diable le jugement. Le néant le plus absolu.

Il est important aussi de revenir sur l’aspect dénonciateur de ce film envers la guerre, même s’il apparaît assez évident. Outre le fait qu’elle ne fait qu’engendrer que folie et destruction, elle réveille chez les hommes ses instincts les plus animaux. C’est une partie de ce qu’est devenu le colonel Kurtz, mais il l’est devenu parce qu’il a compris que c’est ainsi que la guerre peut être gagnée. Cela passe par son témoignage, où il décrit un homme qui aurait tranché le bras des enfants auxquels on aurait injecté un remède. Il se dit impressionné par le fait que ces hommes restent avant tout des humains bien « cadrés » malgré les atrocités qu’ils commettent. Et cela, c’est parce qu’ils ne font pas l’erreur du jugement. Comme le dit le colonel Kurtz : »it’s judgment that defeat us ». Comme cet indigène, Kurtz est en fait un homme qui s’est détaché du regard des autres et ne se fie plus à leur jugement, ni au sien (comme il le dit à Willard : « Have you considered any real freedoms? Freedoms from the opinions of others. Even the opinions of yourself. »). La guerre ne se gagnera, dit Kurtz, qu’en supprimant l’idée du jugement des actions (« You have to have men who are moral… and at the same time who are able to utilize their primordial instincts to kill without feeling… without passion… without judgment… without judgment! »).
Le film se veut donc comme dénonciateur d’un Etat-major qui envoie des soldats non préparés à de telles horreurs psychologiques commettre de monstrueuses atrocités, et se permet en plus de porter un jugement de valeur sur un colonel devenu fou qui assassine, ce qu’ils font eux aussi (Kurtz : « What do you call it when the assassins accuse the assassin? A lie. »). Finalement, Kurtz n’est pas plus fou ou plus dangereux que la plupart des dirigeants qui l’ont au départ envoyé là-bas, lui et les autres soldats. Il dénonce alors l’hypocrisie de ces dirigeants, qui commettent les pires atrocités tout en condamnant celle des autres (Kurtz : « We train young men to drop fire on people, but their commanders won’t allow them to write « fuck » on their airplanes because it’s obscene! »). Au terme du voyage, nous avons vu quantité d’atrocités et de comportements bestiaux : le raid du colonel Kilgore, le show des playmates (meilleure illustration de la bestialité des hommes), les retrouvailles avec ces mêmes playmates (souvent réduites à l’état d’objet)….
Nombre d’éléments nous sont présentés, et dès lors, le colonel Kurtz ne nous apparaît pas comme plus fou qu’un colonel Kilgore. Il est simplement pour les américains du mauvais côté de la barrière, et c’est là que se situe l’hypocrisie d’un establishment qui pense pouvoir définir la limite entre le bien et le mal alors qu’elle la franchit allègrement, envoyant de jeunes soldats pas préparés vers une mission qu’elle sait quasi-suicuide et vers des actes atroces qui les hanteront toute leur vie.

Toujours est-il qu’à la sortie du visionnage d’Apocalypse Now, on se pose plus de questions qu’on a de réponses satisfaisantes. Et pourrait-on dire que cela est la marque des grands films ? Assurément ! On ressort seulement d’Apocalypse Now avec un souffle épique, des images à jamais gravées dans nos mémoires de cinéphile. Apocalypse Now n’est pas seulement l’apogée du blockbuster dans tout ce qu’il a de grandiloquent, de massif et dont la chute semble sérieusement envisagée à travers cette oeuvre. Ce n’est pas seulement des performances d’acteurs exceptionnelles (un Martin Sheen mutin mais si expressif, un Marlon Bbrando de légende). Ce n’est pas seulement des images à couper le souffle. Apocalypse Now, c’est tout ça à la fois, et c’est probablement l’une des histoires les plus abouties de l’histoire, l’apogée d’un réalisateur mégalomane mais génial, la consécration d’un Vietnam cinématographique, et probablement l’une des expériences de cinéma les plus fortes de ma vie. J’ai tenté de laisser de côté mon amour pour ce film dans cette analyse pour livrer une analyse à mon échelle qui ne rend que trop peu hommage à ce mastodonte du cinéma. Il y a bien plus à en dire, et je vous invite à vous (re)plonger dan ce film pour voir ce que vous pourrez en tirer. C’est une aventure comme peu de films vous auront jamais proposé. Vous n’en ressortirez pas indemnes, mais vous en sortirez grandis de l’expérience.

« This is the end… »

3 commentaires sur “Apocalypse Now : Une épopée mythique et mystique

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