Nicolas Courdouan – Interview

Cannes, ce n’est pas que la sélection officielle. D’autres catégories officient autour de cette dernière, et on trouve pendant le festival une section pour les court-métrages. Cette année sur la Croisette, un réalisateur français installé en Irlande, Nicolas Courdouan, est venu présenter son court-métrage fantastique, Radha. L’occasion pour nous d’échanger quelques questions sur son métrage mais aussi sur son métier en général.

 

Ciné Maccro : Comment est née l’idée de Radha dans votre esprit ?

Nicolas Courdouan : Plusieurs idées ont convergé pour former Radha (qui se prononce « Ro-ah » – les prénoms irlandais ont une prononciation très particulière !). Tout d’abord, une intrigue dans laquelle une jeune femme prénommée Saoirse (prononcé « Sir-cha ») revient dans sa bourgade natale 10 ans après l’avoir quittée, pour dire adieu à son père malade. En arrivant dans le petit village qui l’a vue naître, elle s’aperçoit que tous ses habitants ont changé, affectés par une force étrange qui est apparue après le départ précipité de Saoirse, et qui pourrait être liée au tragique accident qui a coûté la vie à l’une de ses amies d’enfance, Niamh (prononcé « Nif »).

Ensuite, l’envie de tourner une vidéo expérimentale montrant en gros plan le corps d’une danseuse performant une danse rituelle, le ballet des muscles, tendons et os s’animant sous sa peau. La vidéo devait ensuite prendre un tournant plus sinistre en montrant des mouvements normalement impossibles pour un corps humain.

Pour finir, j’ai toujours été un grand amateur de nouvelles fantastiques et plus précisément de l’auteur H.P. Lovecraft, qui a créé une mythologie d’entités quasi immortelles appelées les Anciens, des créatures se situant tellement au-delà de la compréhension humaine que poser le regard sur l’une d’elles suffit à faire perdre la raison. L’un de ces dieux, appelé Nyarlathotep, est une créature pouvant prendre forme humaine et se mêler à nous incognito pour mieux nous tourmenter et se jouer des faiblesses de notre nature mortelle, et a servi d’inspiration pour Radha.

Ces trois concepts ont bientôt fusionné pour devenir Scenes From a Memory, un long-métrage qui est encore en préparation. Mais puisque j’étais impatient de tourner cette histoire, j’ai d’abord décidé de l’adapter en court-métrage, ce qui a donné Radha.

 

CM : Quelles ont été vos inspirations pour la réalisation de ce métrage ? On peut à certains moments remarquer quelques ressemblances visuelles, je pense notamment au parallèle entre la fin de Radha et la fin de Take Shelter de Jeff Nichols, etc…

NC : Répondre à cette question est difficile, car même si je suis évidemment imprégné de références visuelles et surtout cinématographiques, je n’ai pas cherché à en introduire volontairement dans ce court-métrage. Certains diront que l’apparence de Radha, lorsqu’on l’aperçoit sous sa véritable forme dans sa salle de bains, rappelle les créatures fantômatiques du cinéma d’horreur asiatique par exemple, et on m’a aussi dit que la scène finale rappelait Terrence Malick par son aspect visuel, mais ce n’était pas un choix conscient de ma part.

J’ai développé l’aspect visuel du film avec ma chef-op, Tess Masero Brioso, en parlant de couleurs et d’ambiances plutôt que d’autres films. Mais pour ce qui est de mes influences personnelles, je citerais « les deux David » : Lynch et Cronenberg, ainsi que le cinéma fantastique, ou dit « de l’étrange » (Pique-nique à Hanging Rock, 3 women…). Cependant, mon film préféré est Blade Runner (on est bien loin de Radha !).

 

CM : Sur un format aussi complexe que le court-métrage, comment met-on en place une figure aussi onirique que le personnage de Radha ? Comment travaille-t-on avec son actrice pour ce genre de personnage ?

NC : Radha devait avoir une présence à la fois mystérieuse et distante, trahissant sa véritable nature, mais aussi être suffisamment joueuse et attirante pour berner ses proies et les ensorceler.

Le succès de la performance revient presque entièrement à Kojii Helnwein, qui interprète le personnage. Elle a tout de suite cerné l’attitude et la posture du personnage. Elle s’est impliquée à 200 % et s’est naturellement glissée dans le rôle au fil des répétitions. Mon rôle n’a été que de l’aiguiller. Je lui ai notamment demandé de lire la nouvelle Shiva, Open Your Eye de Laird Barron, qui raconte dans un récit à la première personne le cycle de vie d’une entité millénaire proche des dieux de Lovecraft, qui observe les humains qui l’entourent comme nous pourrions étudier des fourmis ou insectes, et traverse les siècles comme nous passons d’une journée à la suivante. Dans certaines scènes de dialogue, je lui ai d’ailleurs demandé de constamment étudier sa partenaire en parcourant des yeux son visage et ses mains, comme si elle était une scientifique étudiant une bête curieuse, lui posant des questions comme un chercheur un peu sadique pourrait administrer un choc électrique à son cobaye, pour mieux tester ses réactions. Radha est un personnage joueur, qui est à la fois infiniment supérieur aux humains et qui éprouve néanmoins pour eux une certaine fascination. En revanche, elle a aussi ses propres objectifs et conflits intérieurs. Mais tout cela sera révélé dans le long-métrage.

 

CM : Malgré son côté très sombre, ne pourrait-on pas finalement dire que Radha est un métrage rempli d’espoir ? Quelles pistes de lecture avez-vous souhaité donner au spectateur ?

NC : En effet, le court-métrage a pour moi une fin heureuse. Saoirse est détruite (que vous l’interprétiez métaphoriquement ou littéralement), mais elle renaît, métamorphosée, et obtient donc ce qu’elle désirait tant. C’est pourquoi le film commence sur un coucher de soleil, se prolonge le long d’une longue nuit et se termine à l’aube, pour mieux traduire ce passage d’une vie qui s’achève à une renaissance.

La tradition du genre Lovecraftien, ou en anglais Cosmic Horror, est d’insister sur le fait que l’être humain est insignifiant face aux forces qui régissent l’univers, et que s’il pouvait seulement comprendre la place qu’il y occupe, il sombrerait aussitôt dans la folie. Nos modes de vie et les croyances religieuses qui ont fondé nos civilisations nous ont progressivement amenés à idolâtrer le « je », à révérer notre identité individuelle comme s’il s’agissait d’une chose pouvant être définie, d’un concept sacrosaint et infini (« l’âme »…). Nous cherchons par tous les moyens à rendre ce « je » immortel à grands coups de prières ou de selfies, à lui faire survivre l’épreuve du temps et notre mort corporelle alors qu’en fait, il n’y a pas de « je ». Notre identité fluctue et change constamment au cours même de notre vie. Nous ne restons pas la même personne, la même créature, de la naissance à la mort. Il est même possible de changer profondément et brusquement, d’un jour à l’autre (accident cérébral, maladie…). Il n’y a pas d’« âme », de « moi » éternel. L’identité est un concept aussi changeant et éphémère que la vie d’un papillon (cf. le tatouage de Saoirse), qui passe son existence à se transformer, comme elle. L’idée, c’est que tous les problèmes de Saoirse se résument à ce qu’elle croit être : une tueuse, responsable de la mort de son amie d’enfance. Mais l’est-elle encore ? Et l’a-t-elle jamais été ? Saoirse fonde toute son identité sur ce souvenir, et nous savons bien que les souvenirs subissent eux aussi l’épreuve du temps et sont affectés par notre perception des évènements. En bref, on ne peut pas se fier à l’idée que nous nous faisons de nous-même. Lorsque Radha détruit l’esprit de Saoirse, elle la libère de ses souvenirs, de sa culpabilité, de son identité. En réalisant qu’elle n’est « rien », Saoirse est enfin capable d’avancer.

Un Happy end, donc…

 

CM : On le sait, le système français ne laisse que difficilement place aux œuvres fantastiques, d’horreur ou de science-fiction. Vous qui vivez en Irlande, ressentez-vous cette différence ? Est-ce un vrai mal que cette tendance à l’unilatéralité dans nos productions ?

NC : Je dirais que la situation est assez comparable partout dans le monde, mais c’est encore plus le cas au Royaume-Uni et en Irlande, qui ne sont pas protégés d’Hollywood par la barrière de la langue ou l’efficacité du CNC. Hollywood s’est approprié le cinéma de genre populaire (science-fiction, super-héros, zombies, monstres, etc.), et les autres pays doivent rivaliser avec ces films aux budgets colossaux. Il est donc plus facile pour ces pays, ou en tout cas plus prudent, de produire du local. S’il y a bien un terrain sur lequel Hollywood ne peut pas rivaliser avec les films français, c’est sur les sujets ou histoires typiquement français. Même chose en Irlande : si l’Irish Film Board (le CNC irlandais) a le choix, il produira plutôt un film sur l’Easter Rising de 1916 qu’un film fantastique qu’Hollywood pourrait produire avec plus de moyens et une campagne publicitaire à plus grande échelle. Les films locaux ou ayant trait à l’histoire locale trouvent leur public, alors qu’un film de super-héros irlandais se ferait massacrer face au dernier Captain America de Marvel.

Je crois toutefois qu’il y a une place pour le cinéma de genre réalisé avec une approche ou une sensibilité européenne, dite « d’auteur », bien loin du rouleau compresseur hollywoodien qui se contente bien souvent de cocher des cases dans un cahier des charges très précis. Des films récents comme Grave de Julia Ducournau ou Under the Skin de Jonathan Glazer arrivent parfois à marquer les esprits grâce à des festivals ou au bouche à oreille, et c’est tant mieux. C’est au public de manifester leur intérêt pour ce genre de films. L’industrie suivra.

 

CM : Plus généralement, comment met-on en place un projet tel que Radha ? Les diplômes, la chance sont-ils vraiment des facteurs d’influence sur la réalisation d’un projet ?

NC : Si j’en crois mon expérience et celle d’autres cinéastes que j’ai rencontrés, un diplôme d’école de cinéma ne sert à rien (à moins de sortir de la Fémis, et encore), mais ça ne veut pas dire que faire une école de cinéma ne sert à rien : on peut y rencontrer un professeur ou un futur collaborateur qui vont profondément changer notre vision du cinéma, ou nous aider à franchir les étapes plus rapidement. Mon école m’a par exemple permis d’effectuer des stages de montage sur de grosses productions TV et cinéma, et j’y ai fait de belles rencontres.

C’est bien connu, il n’y a pas de parcours type pour devenir réalisateur. Certains sont simplement au bon endroit, au bon moment, ou sont nés dans le milieu, d’autres commencent par occuper un poste technique et accèdent à la réalisation vingt ans plus tard, d’autres font un court-métrage remarqué en festival à 16 ans. Il y a aussi les gens qui se lancent dans le cinéma vers 40-50 ans, après une carrière dans un autre domaine…

La seule chose à faire, c’est de s’y mettre sans craindre l’échec. Un professeur nous avait encouragés à tourner autant que possible en nous disant de ne pas attendre d’avoir l’idée du siècle pour faire un court, car d’après lui, « de toute façon, votre premier court sera merdique. » Il avait raison, mais ça va même plus loin : beaucoup de cinéastes que je rencontre, et c’est mon cas également, parlent de tous leurs projets passés comme d’échecs, même s’il s’agit de leur vingtième film et qu’il rencontre un franc succès. On trouvera toujours quelque chose à redire et c’est tant mieux, car c’est un excellent moteur pour nous donner envie de réaliser le suivant.

En bref, je dirais que la recette idéale est faite de 75% de persévérance et de 25 % de chance. Mais la chance, ça se provoque, comme dirait l’autre.

 

CM : Radha fut sélectionné dans plusieurs festivals, avec comme point d’orgue le Short Film Corner du festival de Cannes. Qu’est-ce que ses passages en festival apportent à l’oeuvre et à son équipe ? Que tire-t-on de ses expériences ?

NC : Voir son film accepté par un festival est toujours un bonheur, partagé par toute l’équipe. La nuance, c’est qu’il existe maintenant des milliers de festivals à travers le monde, et qu’il faut donc accéder aux meilleurs pour avoir une chance de se faire remarquer. La compétition y est évidemment féroce (je crois que le festival de Clermont-Ferrand a par exemple reçu 8000 ou 9000 courts-métrages l’année dernière). Le Short Film Corner de Cannes est lui aussi saturé de courts plus ou moins réussis qui sont noyés dans la masse. Il ne faut pas se décourager et développer une stratégie pour cibler les festivals qui ont le plus de chances de sélectionner votre film (par exemple, je savais que le festival H.P. Lovecraft sélectionnerait sûrement Radha au vu de la nature du projet).

Une fois sélectionné, il faut essayer dans la mesure du possible de se rendre au festival en question, car c’est là que l’expérience peut vraiment s’avérer utile : on y rencontrera d’autres cinéastes, on pourra y parler plus longuement de ses projets présents ou futurs, et certains festivals permettent d’assister à des ateliers ou autres conférences qui sont toujours enrichissants. Le Short Film Corner de cette année permettait notamment de rencontrer des professionnels du court-métrage, des acheteurs travaillant pour de grosses chaînes TV comme Arte ou Canal +, mais aussi d’assister à des conférences de Clint Eastwood et Alfonso Cuaron, rien que ça !

Je ne sais pas ce que le futur réserve à Radha, mais avec onze sélections ou participations à des projections et 4 prix, je suis déjà satisfait du chemin accompli.

 

CM : Quels sont vos projets au futur ?

NC : J’ai plusieurs projets en développement, tous au stade de l’écriture pour l’instant. Le long-métrage dont est tiré Radha, Scenes From a Memory, est maintenant écrit et nous recherchons des investisseurs. Je travaille aussi sur un prochain court-métrage intitulé The Old Dark, que j’espère tourner d’ici la fin de l’année ou début 2018. Pour finir, j’ai aussi rencontré d’autres scénaristes qui planchent sur des projets de courts et longs et avec qui il est possible que je collabore.

 

CM : Pour finir, de nombreux cinéastes en herbe suivent Ciné Maccro et aimerait réaliser. Quels conseils leur donnerez-vous ?

NC : Je ne sais pas si je peux me permettre de donner des conseils, mais comme dit précédemment, de multiples chemins mènent au cinéma, il n’y a pas de règles. Il faut se lancer, point barre. Plus vite on se lance dans un projet, plus il acquiert un certain « élan », plus les obstacles deviennent faciles à surmonter. Allez à la rencontre de cinéastes dans des festivals (connus ou pas), formez des clubs de vidéo amateur, lancez-vous des défis (ex. Écrire, tourner et monter un court avec des amis en un weekend, tourner un « haiku visuel » en un jour…), partagez ce que vous apprenez et continuez malgré tout. Livrez des pizzas, gardez les enfants des voisins, prenez un boulot « alimentaire » pendant 6 mois ou un an (je traduis des jeux vidéos lorsque les finances vont mal) et continuez à poursuivre vos envies.

 

Pour ceux qui souhaiteraient visionner Radha, nous n’avons pu vous le dévoiler car il concourt encore actuellement dans des festivals. Pour ceux qui sont vraiment intéressés, nous vous renvoyons vers le Facebook du court-métrage pour obtenir un lien privé.

2 commentaires sur « Nicolas Courdouan – Interview »

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