Take Shelter (Jeff Nichols, 2012)

Il y a dans le cinéma de Jeff Nichols cette petite part indescriptible qui rend ses oeuvres magiques. Un truc fin, léger, cette petite touche, ce petit détail que les plus grands possèdent. Deuxième long-métrage du réalisateur, Take Shelter n’échappe pas à cette règle. A la lisière de l’irréel comme l’est également Midnight Special (le quatrième long-métrage de Nichols), le film prend ici des partis pris très intéressants, que l’on va essayer de décortiquer en quelques lignes.

Le style de Nichols se base avant tout, à mon sens tout du moins, sur une empreinte visuelle. Sa volonté évidente d’ancrer ses histoires dans un cadre réaliste (malgré les éléments fantastiques, on y reviendra) offre une patte unique : beaucoup de décors en extérieur, doublés d’une lumière à la teinte la plus naturelle possible. Parce que c’est en donnant l’image la plus réaliste possible que Nichols met en avant ces éléments plus fantastiques, plus surnaturels. La surprise que le spectateur a ici, dans Take Shelter, avec cette pluie orange ou ce tourbillon d’oiseaux ; c’est en installant le spectateur dans un confort visuel que Nichols cherche à mieux le surprendre par ces éléments presque incompréhensibles, profitant donc a l’histoire comme à l’expérience cinématographique. Un vrai travail visuel qui bien évidemment s’associe à un montage approprié. Nichols travaille avec des plans longs, encore une fois dans cette idée de confort du spectateur. Les plans sont longs, ce qui offre une vraie fluidité au récit, de telle sorte que, outre les éléments visuels qui surprennent le spectateur, l’accéleration du montage, pendant les rêves de Michael Shannon, déstabilise le spectateur. C’est en offrant ce confort au spectateur pour mieux le déstabiliser que Nichols va permettre à celui qui regarde d’être pleinement investi dans l’histoire et de s’associer pleinement aux personnages, spectateurs et personnages se trouvant déboussolés par les événements qui se déroule sous leurs yeux.

Justement, si ce travail sur l’image et l’écriture fonctionne si bien à l’écran, c’est que le résultat est directement correlé aux performances des acteurs. Là aussi, la patte Nichols se ressent : on ne se trouve pas avec des bêtes de scène, aux innombrables et grandiloquentes mimiques. Nichols travaille ici dans la simplicité. Pas d’artifices de jeu donc. Et c’est ce que magne un Michael Shannon, monstre de talent et acteur fétiche de Nichols (5 films sur 5), et une Jessica Chastain inexpérimentée, certes (son 4e long-métrage), mais déjà si prometteuse, qui se paye le luxe de pas être traitée tel un personnage secondaire (comme par exemple un excellent Shea Whigham). Justement, ce côté binaire, ces deux personnages, archétype d’une Amérique profonde que Nichols aime tant dépeindre, perdent peu à peu pied, chacun à sa manière, tout en essayant tant bien que mal de maintenir l’autre à flots. Et c’est à ce moment précis que le choix des acteurs, s’il était déjà déterminant avant, devient là crucial. Car outre le jeu simple (et non pas simpliste) déjà évoqué plus haut, cela demande une alchimie profonde qui donnera du corps et de l’âme aux personnages, et donc au film. Nichols a parfaitement saisi cet enjeu et dirige ces acteurs dans ce sens. Ensuite, il ne suffit plus qu’à laisser place à leurs talents respectifs (et dieu sait que ce casting n’en manque pas), et nous obtenons deux vraies grandes performances. Car même sans grands gestes, un acteur peut exceller.

Enfin, nous avons évoqué un peu le travail de l’image et de l’écriture, qui permet donc de créer une ambiance, il aurait été fort dommage de ne pas s’arrêter sur le travail musical, porté par David Wingo. Si, aux premiers abords, la musique chez Nichols peut sembler, si ce n’est superflue, au moins secondaire, il s’avère qu’elle détient une place prépondérante dans le travail du réalisateur. Si les musiques, certes, ne restent pas en tête comme dans de nombreuses oeuvres, elles viennent au contraire renforcé l’ambiance et le propos. Car, même si elles ne sont pas entêtantes, elles servent le propos de manière subtile, insistant, montrant les intentions qui ne peuvent être explicitement comprises. Et c’est là l’art délicat de la musique de film : elle ne doit pas necessairement marquée les oreilles, mais bien servir un propos. Se rendre utile, indispensable à la réalisation, voilà la mission. Avec ces sons sobres, lourds, sans arabesques et avec peu d’instruments majestueux (tel certains cuivres), la composition réussit très bien cette mission, et vient définitivement parapher l’évidente qualité de l’oeuvre.

Au final, comment conclure ? Je n’ai toujours pas trouvé ce petit truc qu’insufle Nichols dans ces films et qui les rendent à mes yeux majestueux, j’ai au moins percer ce qui fait la beauté de son art. Si Nichols a un talent évident de mise en scène, et de tout ce qui l’entoure, il a surtout des idées qui détonnent avec le monde culturel actuel. Nichols ne nous montre pas des super-héros, même pas des héros (sauf peut-être sur Loving, et encore…), pas des anti-héros, il nous livre le portrait de gens simples, de gens comme nous, comme si nous pouvions croiser chacun de ses personnages au coin de la rue. Le cinéma de Nichols n’est pas une plongée ou une contre-plongée sur notre monde ; c’est un cinéma à hauteur d’Homme (comme la plupart de ces cadrages). Si on devait résumer ça en un mot, par-dessus toutes les analyses les plus détaillées de ces films (et donc ici de Take Shelter), c’est que son cinéma est magnifiquement humain. Et au final, c’est cela qui nous reste de ces oeuvres après le visionnage, et c’est bien là le plus important.

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