Elephant Man

Elephant Man, drame américain de 1980 réalisé par David Lynch avec John Hurt, Anthony Hopkins, Anne Bancroft…

Après le succès d’Eraserhead en 1977, l’énigmatique David Lynch se lance dans l’adaptation de l’ouvrage de Frederick Treves sur la vie de son patient le plus célèbre, Joseph « Elephant Man » Merrick, dont les multiples difformités corporelles lui ont valu ce surnom. Un projet donc tout à fait lynchien dans le fond, et qui permettra au réalisateur de nous livrer une des oeuvres les plus émouvantes de l’histoire du cinéma.

Elephant Man narre donc l’histoire de John Merrick (une erreur dans le prénom volontaire puisque l’auteur du roman original l’avait lui-même faite), au départ bête de foire pour un forain peu scrupuleux de la dignité humaine, qui sera par la suite récupéré par le docteur et professeur en anatomie Frederick Treves (Anthony Hopkins), y voyant d’abord un intérêt scientifique, pour ensuite découvrir un homme d’une grande intelligence et d’une immense sensibilité.

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Si, et nous y reviendrons plus tard, dans la forme Elephant Man crée une rupture avec le précédent film du réalisateur, il embrasse totalement ses thématiques dans son fond.

Elephant Man est avant tout l’histoire d’un homme rejeté pour sa différence et que la société rejette, le voyant plus comme un animal amusant que comme un véritable humain. Cela rappelle le regard sombre que porte David Lynch sur la société humaine et comment, sous ses élégants apparats, elle cache bien plus de choses qu’on ne le pense.
Tout l’intérêt de raconter l’histoire d’un homme qu’on considère comme un monstre est de renverser cette échelle de valeurs en faisant de lui l’être le plus civilisé et du monde qui l’entoure un bestiaire des plus avilissantes parts de l’âme humaine.
Plusieurs des personnes qui gravitent autour de lui le font pour de mauvaises raisons : Bytes, le forain, qui ne voit en lui qu’un gagne-pain ; le gardien de nuit, qui se permet de lui infliger une totale humiliation, lui aussi dans un but purement pécunier et pour faire rire ses camarades de bar. On lui retire donc sa condition humaine pour en faire un objet de divertissement.
Heureusement, de nombreux personnages sauront aller par-delà les apparences et déceler ce qui se cache de bon en lui, à commencer par l’autre personnage principal : le docteur Frederick Treves (Anthony Hopkins). Fasciné par l’homme et y voyant un intérêt scientifique, sa bonté le poussera à tenter d’aider John Merrick à être accepté par cette société qui le rejette, et s’ouvrir au monde qui l’entoure. Ému aux larmes lors de leur première rencontre, son abnégation à lui rendre sa dignité humaine en font un personnage admirable, à l’instar de sa femme ou de la comédienne de théâtre Madge Kendal (Anne Bancroft). Ces trois personnages sauront accepter ces différences, et même les déconsidérer. Un geste d’ouverture qui émeut John Merrick au plus haut point, et le spectateur avec.

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Mais malgré ses aspects plus « joyeux », David Lynch conserve toujours un cynisme palpable même s’il est ici associé à une note d’espoir. Au cours du film, le Dr Treves se retrouve lui aussi rongé par la culpabilité d’avoir tenté de libérer John Merrick de ce rôle de bête de foire, mais de l’avoir au final perpétué et même accentué. En effet, là où le propriétaire de la foire aux monstres était sous le joug de l’illégalité, le Dr Treves en a fait le patient d’un hôpital et a donc rendu son histoire diffusable, notamment dans les journaux, où on parle de lui comme dans un roman-feuilleton, au gré des personnes qui lui rendent visite.
Plus simplement, même si les personnages sont loués des meilleures intentions du monde, personne ne peut s’empêcher de ressentir une sorte de fascination envers lui. Que ce soit le directeur de l’hôpital qui s’interroge sur la pénible vie qu’a du avoir cet homme, ou encore Mrs Treves qui désespère de voir cet homme ému par des marques d’affection d’une simplicité effarante ;  cet homme fascine autant qu’il effraie. Et bien entendu, la société en tant que groupe le rejette, ou tout du moins ne le considère pas en tant qu’homme et ne le voyant que comme un objet de fascination, en témoigne cette scène déchirante à la gare et le fameux « I am not an animal ! I am a human being ! I am a man ! ».
Elephant Man est donc dans le fond du Lynch pur jus, dans sa critique d’une société sclérosée de l’intérieur et où finalement, ceux considérés comme « anormaux » sont peut-être les plus humains. Les monstres ne sont jamais les plus visibles.

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Dans la forme, David Lynch marque une rupture nette avec l’expérimentation visuelle et dérangeante que constituait Eraserhead, pour adopter ici une narration linéaire et bien plus accessible. Il constitue alors avec ses deux premiers films ce qui seront les deux pôles de son cinéma, en tout cas dans leur forme.
Si Lynch se montre donc en apparence classique dans sa narration et sa forme, son travail de mise en scène n’en pâtit pas. Dans un hommage plus qu’assumé au Freaks de Tod Browning, il filme un Londres en noir et blanc, tout en jeu d’ombres qui accentue la puissance dramatique de son oeuvre et illustre les rapports de force en place. Là où la puissance d’Eraserhead résidait justement dans ses visuels dérangeants et putrides, ici Lynch se montre bien plus classique dans sa façon de filmer tout en conservant cette ambiguïté dans le traitement de son histoire. On est tour à tour rempli d’espoir, triste face à certaines situations, et mal à l’aise face à d’autres, et même parfois au sein d’une scène. Une ambiguïté que Lynch dose à la perfection. L’intelligence du cinéaste réside aussi dans le fait de ne pas justement traiter, dans le cadre d’un film, John Merrick comme une bête de foire. La première fois qu’il est clairement visible est au détour d’une simple scène, où une infirmière hurle horrifié devant l’apparence physique de l’homme. Lynch se montre ainsi d’une justesse exemplaire dans sa manière d’aborder ce personnage si particulier, en portant un regard tendre sur cet homme et extrêmement acerbe sur ceux qui l’entourent, y compris ceux qui lui veulent du bien. On retrouve également dans ce long-métrage l’influence du cinéma expressionniste allemand, notamment dans le soin apporté aux transitions et par les nombreuses hallucinations qui rappellent où le destin de John s’est scellé (sa mère, en pleine grossesse, avait été renversée par un éléphant) et de laquelle il il garde un souvenir lointain mais touchant.

Dans la forme, David Lynch marque une rupture nette avec l’expérimentation visuelle et dérangeante que constituait Eraserhead, pour adopter ici une narration linéaire et bien plus accessible. Il constitue alors avec ses deux premiers films ce qui seront les deux pôles de son cinéma, en tout cas dans leur forme.

Et que serait le personnage de John Merrick sans la performance du regretté John Hurt ? Sous une tonne de maquillages et de prothèses, il fait pour beaucoup dans l’empathie envers le personnage à qui il donne une portée dramatique dans ses discours. Anthony Hopkins s’offre quant à lui un des rôles majeurs de sa carrière, onze ans avant Le Silence des Agneaux. Anne Bancroft, treize ans après Le Lauréat, s’offre à nouveau un rôle majeur et capital dans l’histoire : c’est en effet elle qui ouvre John au monde en lui faisant réciter du Shakespeare et en l’invitant au théâtre.

Et comment ne pas parler du film sans évoquer sa splendide fin ? Durant tout le film, le personnage nous a ému par sa sensibilité, son authenticité, son innocence et son envie simplement d’être aimé. Et se sachant mourant, l’action qu’il effectue (je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler) achève de livrer un portrait extrêmement touchant du personnage, et rappeler avant tout que la vie vaut la peine d’être vécue pour ses moments les plus simples. Une séquence sublimée par le morceau Adagio for Strings de Samuel Barber, qui lui donne une puissance mélancolique rarement atteinte.

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Si Elephant Man ne constitue pas la pierre angulaire du cinéma de David Lynch (de lui, on retiendra surtout les expérimentations barrées de EraserheadTwin Peaks et surtout Mulholland Drive), la simplicité apparente de son histoire et de sa narration permettent de livrer une des histoires les plus touchantes de l’histoire du cinéma. Nominé 8 fois aux Oscars, César du Meilleur film étranger, Grand Prix au festival d’Avoriaz : la critique n’a pas manqué de le souligner.
Sans jamais tomber dans un mélodramatisme confondant ou un cynisme trop acerbe, David Lynch livre à la fois une oeuvre remplie d’espoir, de compassion, de haine et de chagrin. Un film véritablement coup de poing, qui n’épargnera pas son spectateur et le laissera sonné devant le destin d’un homme auquel on a retiré son humanité.
David Lynch prouve donc avec ce film toute la maestria de sa mise en scène, et crée un univers d’une puissance salvatrice qui l’imposera définitivement comme l’un des plus grands réalisateurs contemporains.

 

 


Note 

 

4,5/5

 

Avec Elephant Man, David Lynch crée une oeuvre déchirante, où la cruauté du monde humain éclate aux yeux de tous. Sa mise en scène comme toujours inspirée donne au film sa portée tragique.
Un film qui touche au cœur et à l’âme.

 


Bande annonce : 

Un commentaire sur « Elephant Man »

  1. Elephant Man, d’une trame douloureuse menée à main de maître , ouvre tout simplement la boîte de Pandore de Lynch: les tourments de vivre d’une société américaine, laissée à la dérive. Viennent ensuite toutes les scènes possibles ( et parfois impossibles à regarder) de ce mal bien américain; les exemples n’y manquent pas depuis Twin Peaks jusqu’à Inland Empire qui laisse la boîte ouverte mais bien entourée de cadenas …. La réside tout le génie du réalisateur photographe: compliquer son propos au lieu de l’éclaircir ( Combien de reconstitutions casse-tête ont été nécessaires pour comprendre / reconstruire Mulholland Drive ? Que vient faire ( le personnage de) Dennis Hopper dans ce foutoir de Blue Velvet ? Et quel est le propos de Lost Highway ?, parmi d’autres sentiers perdus semés, ici et la, par notre cher Lynch, pour nous perdre et nous émerveiller, également !

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