Stanley Kubrick, du pire au meilleur

Présenter Stanley Kubrick n’est depuis longtemps plus nécessaire tant le cinéaste américain a marqué l’histoire du cinéma. 13 films, pour de nombreux classiques, que l’on se propose aujourd’hui de classer dans, vous l’aurez compris, une totale subjectivité.

N°13 : Fear and Desire (1953)

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La première partie de la carrière de Stanley Kubrick (jusqu’à la collaboration avec James B. Harris à partir de L’Ultime Razzia) est souvent considérée comme sa plus faible. Et Fear and Desire n’échappe pas aux approximations techniques d’une première oeuvre : un message difficilement traduit à l’écran, un montage assez chaotique, des acteurs en roue libre… Le film n’est pas une catastrophe, mais avec la suite de sa carrière, on se dit que le bonhomme est quand même parti de loin.

N°12 : L’Ultime Razzia (1956)

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L’Ultime Razzia marque une progression évidente par rapport à Fear and Desire, mais échoue à véritablement donner de la prestance à son récit. Si le casting (composé entre autre du grand Sterling Hayden) sont attachants et font certainement beaucoup dans l’implication du spectateur, cette histoire de casse est menée de façon trop peu classique pour véritablement éveiller l’intérêt du public. Si Kubrick marque donc une amélioration dans la technique cinématographique, ses plans étant moins chaotiquement assemblés que dans Fear and Desire, on sent que le génie qu’il deviendra est encore en rodage.

N°11 : Le Baiser du tueur (1955)

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Sorti entre Fear and Desire et L’Ultime Razzia, Le Baiser du tueur marque surtout son originalité par son genre : le film noir. Un genre peu facile à manier mais que Stanley Kubrick réussit avec une relative efficacité. Il arrive de manière plus clairvoyante à faire passer son message (la scène dans l’entrepôt est lourde de sens) et les acteurs livrent de bonnes performances. On est toujours devant un Kubrick qui se cherche, mais plus pour longtemps…

N°10 : Orange Mécanique (1971)

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Hormis les trois films cités précédemment, classer les films de Kubrick s’avère une tâche ardue tant nombre de ses films ont marqué le cinéma.
Orange Mécanique hérite bien malgré lui d’une modeste dixième place. On est là devant un Kubrick affûté, qui sort du succès de 2001, l’odyssée de l’espace et qui décide de s’essayer à un projet plus modeste. Les thèmes principaux de Kubrick sont là (une humanité qui provoque sa propre perte, une société qui écrase les individus…) et le film se pare de sa maestria visuelle habituelle. Malheureusement, c’est à mon sens son film qui a le moins bien vieilli. Il respire les années 70 et, si cela ne constitue pas un défaut, il est vrai que son intemporalité n’est pas aussi prégnante que dans les films suivants.

N°9 : Shining (1980)

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Seule oeuvre d’horreur de la carrière de Kubrick, Shining n’est à n’en pas douter l’une des expériences de films d’horreur les plus originales jamais faites. Adapté du roman éponyme de Stephen King (une habitude chez Kubrick), qui a désavoué le film, il est pourtant diablement bien plus intéressant en s’en détachant. Servi par un Jack Nicholson qui livre là une de ses meilleurs interprétations, possédé par son personnage, le film est lancinant, usant des travellings à foison pour rendre compte de l’immensité de l’Overlook Hotel. Ce même hôtel qui devient à son tour un personnage de l’histoire, une âme en perdition qui hante nos personnages et provoquent chez eux des comportements insoupçonnés. Dans son fond, c’est du Kubrick tout craché. Dans la forme, c’est un de ses travaux les plus originaux.

N°8 : Lolita (1962)

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Paradoxalement, malgré le caractère subversif de la trame du récit, on est peut-être devant le Kubrick le plus « léger ». On trouve dans Lolita de purs moments de comédie, où le spectateur se prête volontiers à la galéjade. Mais résumer le film à son aspect comique ne serait que trop peu lui rendre justice, car Kubrick y intègre tout le cynisme qui est le sien. Adapté du roman éponyme de Vladimir Nabakov (bien plus sulfureux), le film est constamment sur le fil du rasoir car, rappelons-le, il est tout de même question d’un jeu de séduction entre un homme mûr et une adolescente. Mais Kubrick parvient toujours à doser son film pour que cela ne devienne pas malsain, et livre le récit délicat d’un homme aux sentiments réels. Kubrick est bien conscient du caractère scabreux de son histoire, et il en joue, sans jamais tomber dans l’excès : la marque d’un grand.

N°7 : Spartacus (1960)

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Unique commande de studio de Kubrick durant sa carrière, il n’en garde pas un joyeux souvenir. En effet, arrivé en cours de route pour remplacer Anthony Mann, viré par le producteur et acteur Kirk Douglas pour sa docilité à l’égard des acteurs du film, il n’a donc pas eu son mot à dire quant au scénario, d’autant plus que, au grand désarroi de Kubrick, Douglas (en tant que producteur) restait le seul maître des décisions.
Malgré ce départ plutôt calamiteux, le cinéaste crée un péplum grandiose, dans la droite lignée d’un Ben-Hur, et dans lequel il arrive malgré tout à insuffler un peu de ses idées. Il jongle entre l’épique de ses scènes de combat aux multiples figurants et des scènes plus intimistes (la scène du « I’m not an animal », d’une élégante simplicité, est la plus touchante de toute sa carrière) avec une mordante efficacité. Les péplums revêtent parfois cet aspect à la fois actuel et hors du temps : Spartacus est, à n’en pas douter, un de ceux-là.

N°6 : Full Metal Jacket (1987)

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Stanley Kubrick a réalisé en tout et pour tout trois films « de guerre », et avec beaucoup de talent pour ne rien gâcher. Avec Full Metal Jacket, on semble le voir s’attaquer à la guerre du Vietnam. Mais comme un Voyage au bout de l’enfer, le Vietnam n’est pas tant l’élément dénoncé, que la guerre en elle-même. Le découpage en deux parties montre tour à tour les ravages de l’impitoyable entraînement des soldats sur leurs esprits, transformés en machines ordonnés et obéissantes ; et une guerre qui, outre l’immense tristesse de perdre ses frères d’armes, montre surtout une guerre qui touche tout et tout le monde, jusqu’aux enfants. Un message bien moins manichéen qu’il n’y parait et qui ne tente pas de trouver un coupable, mais qui montre simplement ce que la guerre a engendré, engendre et engendrera. Et au vu du monde qui est le nôtre aujourd’hui, on peut se dire que les Kubrick, Cimino, Coppola et cie ont frappé juste.

N°5 : Les Sentiers de la Gloire (1957)

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Premier film de guerre de la carrière du cinéaste, Les Sentiers de la Gloire prend place pendant la Première Guerre mondiale. Avec Kirk Douglas dans le rôle-titre pour sa première apparition kubrickienne, le film est profondément antimilitariste, son originalité se trouvant dans le traitement d’un affrontement non pas entre deux camps mais entre les membres d’un même camp. La révolte du colonel Dax face à l’injustice d’un état-major qui souhaite à tout prix éviter de perdre la face est belle à voir, et son abnégation, malgré la différence hiérarchique qui l’oppose à ses cyniques supérieurs, à protéger son régiment est admirable.
Les Sentiers de la Gloire est clairement le film de la mutation pour Kubrick : son message est clair et bien amené, sa technique se précise et son scénario est d’un cynisme implacable (malgré une fin splendide et touchante). À partir de là, plus rien n’arrêtera le réalisateur.

N°4 : Docteur Folamour, ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe (1964)

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Ultime film de guerre de Kubrick dans cette liste (le hasard ayant voulu qu’ils se suivent dans ce classement), Docteur Folamour est probablement son plus intéressant parce que son sujet n’est que trop d’actualité à sa sortie. Prenant place durant la Guerre Froide, il imagine, des décennies avant Black Mirror, une vision absurde et pourtant pas si éloignée de la réalité de ce à quoi elle pourrait mener. En insufflant un penchant comique, Kubrick y insuffle toute l’absurdité d’une guerre qui pourrait détruire la planète et dans laquelle un soldat joue au cow-boy sur une ogive nucléaire. Cela pourrait prêter à sourire, mais le film ne prend pas cela à la rigolade et sonne justement comme un message d’alerte. Et la fin, implacable, achève de prouver au public que Kubrick a tout d’un grand, et qu’il a saisi le monde qui l’entoure. Le petit Kubrick, est en train de devenir un grand.
https://cinemaccro.com/2016/10/24/docteur-folamour-la-denonciation-par-labsurde/

N°3 : Barry Lyndon (1975)

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Le travail de reconstitution historique mis en place par Kubrick dans Barry Lyndon est tout simplement ahurissant. Supposé prendre place au XVIIIème siècle, le film est d’une splendeur à toute épreuve, et offre des plans vertigineux, à la limite d’un tableau de maître. Étonnement, c’est un des films de Kubrick où son message habituel est le moins visible : il s’agit moins du destin d’un homme que la société écrase que celui d’un homme qui a tenté de jouer avec les règles de la société et qui a perdu. La classique montée en puissance d’un personnage qui se retrouve ensuite pris à son propre jeu et qui doit se préparer à tout perdre.
L’intérêt du long-métrage est donc surtout visuel : reconstituer l’Angleterre du XVIIIème siècle n’est pas chose aisée, et Kubrick y parvient par un travail documentaire préalable proprement démentiel. À bien des égards, il s’agit là du plus somptueux film de la carrière de Stanley Kubrick.

N°2 : 2001, l’odyssée de l’espace (1968)

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Peu de films peuvent prétendre avoir marqué l’inconscient des spectateurs autant que 2001 l’a fait. Sorti en 1968, ce film de science-fiction révolutionnaire a marqué un tournant dans l’histoire de son genre, aussi bien dans sa forme que dans son fond. Dans la forme, Kubrick crée une véritable expérience visuelle, qui n’a quasiment pas vieilli, un périple enchanté à travers l’immensité de l’espace, aux décors jamais vus auparavant. Dans le fond, c’est probablement le film de Kubrick le plus atypique : récit d’une humanité qui part à la recherche de ses origines, le film est un message fort sur la technologie et ses dérives, sur l’humanité et à quel point elle est incapable de progresser, sur la possibilité d’accéder à une connaissance quasi infinie… Le film est une mine d’or pour tout fan de cinéma car chaque visionnage est une nouvelle découverte, une nouvelle excursion dans un film intemporel. 2001 est un film exceptionnel à tout point de vu et qui atteint la quasi-perfection. Mais pas LE plus exceptionnel…

N°1 : Eyes Wide Shut (1999)

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La bataille avec 2001 fut ardue jusqu’au bout. Mais entre le cœur et l’esprit, c’est le coeur qui a parlé.
Film le plus mésestimé et sous-estimé de la carrière de Kubrick, Eyes Wide Shut est par-dessus tout un voyage envoûtant dans un monde inconnu, où une secte dont font partie les grands de ce monde règne en maître et organise des orgies dans de somptueux châteaux. Outre cela, le film (adapté de la nouvelle La Nouvelle Rêvée d’Arthur Schnitzler) est aussi et surtout un message sur les relations conjugales et sur l’impossibilité du dialogue. Et prendre le couple à la ville Kidman-Cruise pour le transposer à l’écran est une brillante idée tant l’histoire qui nous est narrée nous parait alors étrangement réelle.
Le travail visuel de Kubrick, que ce soit au niveau de ses décors ou de sa lumière, rendent l’idée d’un monde rêvé, hors de la réalité, et dans lequel s’enferment nos personnages, avec une redoutable efficacité. Loin de se contenter d’être un film subversif sur des individus qui n’osent laisser libre court à leurs fantasmes, Eyes Wide Shut est surtout une oeuvre sur les relations humaines, enveloppé dans un doux rêve, un « arc-en-ciel », un monde masqué bien plus sordide qu’il n’y parait.
Probablement son film le plus décrié, Eyes Wide Shut est pourtant l’exemple typique du film-testament parfait. Et Kubrick, qui mourra quelques jours après avoir livré le montage final du film, tire sa révérence cinématographique de la manière la plus éclatante qui soit.

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