Le Cinéma muet par À la rencontre du Septième Art

Après le succès de la première carte blanche que nous avions consacré au réalisateur Nicolas Courdouan, nous réitérons l’expérience en donnant à notre ami Quentin d’À la rencontre du Septième Art la parole pour qu’il nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : le cinéma muet ! 

Nous sommes en 2018, et le cinéma va, officiellement, fêter ses 123 ans. C’est un art à la fois très jeune et à l’histoire très riche. Nous avons tous été plus ou moins touchés par le cinéma au cours de notre vie, et nous avons chacun notre approche du septième art. Par exemple, pour avoir discuté avec diverses personnes, cinéphiles ou non, j’ai remarqué que notre idée de ce qu’est un « vieux film » peut varier énormément. Pour certains, un vieux film peut dater des années 90, quand pour d’autres, moi compris, on parlera plutôt des années 60/70 au moins. Se pose alors la question de notre rapport avec le cinéma d’antan, souvent considéré comme étant difficile d’accès par une grande partie du public.

Il est vrai que, souvent, les films en noir et blanc rebutent, et je ne parle même pas des films muets. Comment, à une époque où les productions aux multiples effets visuels, à l’ère de la 3D, concevoir que l’on puisse apprécier de vieux métrages à l’image usée, sans dialogues audibles et tournant à 18 images par seconde ? Que sont ces vieilleries que l’on laisse au placard parce que, de toutes façons, le cinéma muet, c’est complètement dépassé ? Hélas, considérer les films muets sur la base de la désuétude est une énorme erreur. Car la richesse du cinéma muet est immense et il rayonne encore à travers les œuvres d’aujourd’hui. Je vous invite à prendre quelques minutes pour remonter un peu dans le passé et, pourquoi pas, reconsidérer et redécouvrir le cinéma muet à travers diverses œuvres qui ont marqué cette époque.

Des préjugés sur le cinéma muet

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Quand on parle du cinéma muet, souvent, on voit ces vieilles images en noir et blanc saccadées, les gags de Chaplin, les intertitres, en somme, l’image d’un divertissement de foire qui n’est rien d’autre qu’une curiosité appartenant à un autre temps. J’ai moi-même eu ces préjugés pendant longtemps. Mais si le cinéma a bel et bien commencé dans des foires, il a vite pris une autre dimension. Ces préjugés sont dus à notre perception du cinéma muet vis-à-vis du cinéma actuel. Mais alors, quand on inverse les rôles, que l’on juge le cinéma moderne par rapport au cinéma muet, qu’est-ce que ça donne ? Beaucoup de surprises.

Le cinéma muet a tout inventé (I) : Les codes du cinéma

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Pour symboliser l’histoire du cinéma, je reprends souvent la théorie du Big Bang. Une idée selon laquelle, en très peu de temps, tout l’Univers s’est déployé à une vitesse incroyable pour, depuis, se stabiliser et continuer à s’étendre lentement. L’histoire du cinéma reprend exactement le même principe, bien qu’on l’imagine difficilement. Quand les frères Lumière ont commencé à réaliser des films et à envoyer leurs opérateurs à travers le monde, ils ont rapidement, sciemment, ou par le fruit du hasard, mis en pratique des techniques cinématographiques encore très utilisées, comme le travelling, le gros plan, le ralenti ou le retour en arrière. Ils n’ont pas mis des dizaines d’années à le comprendre, ce fut une simple question de mois.

Les frères, quittant rapidement le monde du cinéma en tant que réalisateurs, laissèrent place à d’autres créateurs, comme Georges Méliès en France, avec la création des « trucs » et des effets spéciaux, ou des cinéastes de l’école de Brighton, au Royaume-Uni, qui travaillèrent à la recherche sur des procédés techniques visant à créer un langage cinématographique. Ce fut aussi le travail de D.W. Griffith, éminent cinéaste américain qui appliqua le montage alterné au cinéma et le révolutionna.

Et, rapidement, après ces premières années d’expérimentation, vinrent les premières grandes productions, en Italie avec Quo Vadis ? en 1912 et Cabiria en 1914, aux Etats-Unis avec La Naissance d’une Nation en 1915 et Intolerance en 1916, sans oublier les serials du français Louis Feuillade tels que Les Vampires en 1915 et Judex en 1916. Tous ces films reprennent les techniques développées plus tôt, lesquelles sont toujours d’actualité. Seule la pellicule s’est usée avec le temps. Ces films comptaient de nombreux figurants, duraient plusieurs heures, et ne lésinaient pas sur les moyens employés, se permettant déjà de belles prouesses techniques qui surprennent encore. Si la paternité du blockbuster semble unanimement allouée à Steven Spielberg et ses Dents de la Mer, ces films ont déjà tout de blockbusters.

Le cinéma muet a tout inventé (II) : Les genres cinématographiques

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Ce serait également un tort de penser qu’à l’ère du muet, les grands cinéastes n’avaient pas sondé le potentiel du cinéma pour créer des films variés et originaux. Georges Méliès préfigurait l’horreur dans Le Manoir du Diable en 1896 et créait la première œuvre de science-fiction avec Le Voyage dans la Lune en 1902. D.W. Griffith, avec La Villa Solitaire en 1912, et Lois Weber avec Suspense, en 1913, donnaient naissance aux premiers thrillers, le premier utilisant le hors-champ, la seconde un split-screen. En 1909, le même D.W. Griffith intégrait un message politique fort dans Le Spéculateur en grains. Autant dire que, une nouvelle fois, les réalisateurs et réalisatrices de l’époque n’avaient pas peur d’expérimenter et que, rapidement, la plupart des genres cinématographiques avaient tous des références en la matière.

Et si, bien sûr, ils furent parmi les premiers de leur genre, d’autres cinéastes prirent la relève dans des films poussant la démarche plus loin, notamment Murnau avec Nosferatu en 1922, un classique de l’horreur, ou Faust en 1926, chef d’œuvre du cinéma fantastique. Ces films ont, sans conteste, mis en lumière les codes qui régissent ces genres, avec les techniques de l’époque certes, mais on est rapidement surpris par la capacité des cinéastes et de leurs équipes à composer avec leurs moyens et à repousser leurs limites. En effet, les années 20 ont été une décennie artistiquement riche, avec la naissance de divers mouvements plus modernes et contemporains après-guerre, notamment à travers le futurisme russe et l’expressionnisme allemand, et le cinéma n’a pas fait exception. Les cinémas russe et allemand ont d’ailleurs été très riches en innovations à cette époque, les premiers étudiant avidement la nature du cinéma, les seconds développant un sens de l’esthétique et de la narration nouveaux, ouvrant de nouvelles portes. Outre-atlantique, Hollywood poursuivait son inéluctable croissance dans une de ses décennies les plus prospères, où le star-system était désormais devenu la base de célébrité pour la création de nouvelles icônes, comme Lillian Gish, Mary Pickford ou encore Douglas Fairbanks.

L’universalité du cinéma muet

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Pour en revenir aux préjugés précédemment cités, reviennent souvent les arguments de la désuétude et de l’aspect inaccessible des films muets. Pourtant, rien n’est plus universel qu’un muet. Dépourvu de tout dialogue audible, un film muet se développe et se déroule à travers des situations, le jeu des acteurs et le montage. En plus de cela, il s’affranchit des barrières de la langue, qui peuvent à la rigueur interférer sur les intertitres, ces derniers étant souvent traduits. En adéquation avec la théorisation du langage cinématographique par les cinéastes russes des années 20, l’expression du langage cinématographique se fait avant tout à travers le montage et des éléments sous-jacents qui se développent à travers lui.

L’un des meilleurs exemples à ce propos est sans aucun doute Le dernier des hommes de Murnau, réalisé en 1924. Dépourvu de tout intertitre, il se déroule de manière continue, sans interruption, laissant la part belle à la réalisation de Murnau et au jeu d’Emil Jannings pour immerger le spectateur dans le film et lui faire vivre l’histoire. Sans les interruptions provoquées par les intertitres, et donc, sans véritable dialogue, on arrive cependant bien à saisir le fil de l’histoire, à s’attacher aux personnages et à saisir les problématiques soulevées par le film. On comprend alors que le cinéma a son propre langage, qu’il transmet des choses naturellement, et que le cinéma muet a la capacité toute particulière de faire émaner l’essence même du cinéma. Certains parlants ont bien sûr cette capacité, mais les films muets, par leur aspect plus « brut », y parviennent davantage.

Conclusion

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Il est tout à fait compréhensible d’émettre quelques réticences à l’idée de s’aventurer dans le cinéma muet, mais vous l’aurez compris, vous y perdriez beaucoup. Hélas, de nos jours, le crédit qu’on lui accorde est tout à fait insuffisant. Il est difficile de trouver des séances proposant des films muets, et la plupart des grands classements honorant les grands classiques ont tendance à rapidement éluder le cinéma muet. C’est malheureusement une tendance difficile à inverser, mais il faut surtout ne pas oublier à quel point le cinéma muet est riche, et que son héritage dans le cinéma moderne est immense.

Quelques œuvres pour découvrir le cinéma muet

Si vous n’êtes pas forcément initié(e) en la matière, voici quelques films qui pourraient vous permettre de découvrir le cinéma muet dans les meilleures conditions :

Les Temps Modernes (Charlie Chaplin, 1936)

Le Mécano de la General (Buster Keaton, 1926)

Metropolis (Fritz Lang, 1927)

The Artist (Michel Hazanavicius, 2011)

Sherlock Junior (Buster Keaton, 1924)

L’Aurore (Friedrich Wilhelm Murnau, 1927)

Le Voleur de Bagdad (Raoul Walsh, 1924)

Faust (Friedrich Wilhelm Murnau, 1926)

Le Lys Brisé (D.W. Griffith, 1919)

Le Fantôme de l’Opéra (Rupert Julian, 1925)

Le Voyage dans la Lune (Georges Méliès, 1902)

 


Nous remercions chaleureusement Quentin de sa participation. Vous pouvez le retrouver sur Facebook (https://www.facebook.com/alarencontreduseptiemeart/) et sur son site http://alarencontreduseptiemeart.com/ 

 

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