Blade Runner 2049 : Au nom du Père (1/2)

1982. Année de la sortie d’un film qui va révolutionner le cinéma de science-fiction à jamais.
Blade Runner sort sur les écrans en France le 15 septembre 1982. Si le film est un relatif succès au niveau international, il est un échec commercial (32 millions de dollars de recettes pour un budget de 27) et reçoit un accueil critique mitigé, notamment aux États-Unis : Sheila Benson du Los Angeles Times nomme le film « Blade Crawler » (« qui rampe »).
C’est à partir de la sortie de la version Director’s Cut en 1992 que le film va petit à petit acquérir la réputation qui est la sienne aujourd’hui, celle d’un mastodonte dans le monde de la science-fiction.

Alors, quand il est enfin annoncé en février 2015 que Denis Villeneuve, qui est en train d’achever Sicario, sera aux commandes de la suite de Blade Runner, et que la présence d’Harrison Ford est confirmée, des craintes commencent à apparaître. Non pas que l’on remette en cause le talent du réalisateur, mais pour beaucoup de cinéphiles, offrir une suite à Blade Runner peut sembler être une hérésie tant il est considéré comme indépassable et se suffisant à lui-même.
Ne se laissant pas abattre, Denis Villeneuve lance les hostilités : en mai 2015, il engage Roger Deakins, avec qui a il a déjà travaillé sur Prisoners et Sicario, comme directeur de la photographie. Au scénario, il va chercher Hampton Fancher, co-scénariste du premier film, et Ryan Gosling, annoncé en novembre 2015, dans le rôle principal. Le tournage débute en juillet 2016 et s’achève en novembre de la même année.

Après une campagne marketing monstre, le film sort aux États-Unis le 6 octobre 2017.
Il reçoit un accueil globalement favorable des critiques : pour Jacques Morice de Télérama, « on est immergé, enraciné dans ce futur, de manière lente, hypnotique », tandis que Thomas Sotinel du Monde parle d’un film « cauchemardesque et magnifique ».
Mais certains avis sont plus mitigés : pour Olivier Lamm de Libération, « Blade Runner 2049 n’est ni plus ni moins qu’un énième sequel d’exploitation qui photocopie et étire en dépit du bon sens les beaux mystères du film de Ridley Scott », et obtient sur Allociné une note de 3,6/5 pour les critiques presse et de 3,7/5 pour les critiques spectateurs. Il obtient tout de même deux Oscars lors de la 90ème cérémonie, pour les effets visuels et la photographie.
Et comme son prédécesseur, le film est un échec commercial : blockbuster au budget de 185 millions de dollars, il n’en rapporte « que » 260 millions, une somme qui ne permet pas, en prenant en compte le marketing, de renflouer les caisses du studio.
Le film constitue donc un succès mitigé, bien qu’il ait été mieux accueilli que son prédécesseur à l’époque.

Avec la récente sortie en DVD, Blu-Ray et VOD de Blade Runner 2049, il est temps de revenir en détail sur un film qui divise, qui polarise les débats, mais qui, dans tous les cas, ne laisse personne indifférent, et de s’interroger sur un film  qui était peut-être, dès le départ, condamné à échouer.

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Faire une suite à un mastodonte tel que Blade Runner est, nous l’avons dit, quelque chose de fort peu aisé. Comment créer un film qui respecte à la fois l’héritage de son prédécesseur et qui développe son propre style et sa propre cohérence ? Là est l’immense défi devant lequel s’est retrouvé Denis Villeneuve. Et si, au niveau de son univers, de son visuel, Blade Runner 2049 marque une rupture avec son aîné (nous y reviendrons plus tard), il embrasse pleinement les thématiques laissées en suspens par son prédécesseur et crée, au niveau de l’histoire, une suite cohérente au premier.
Blade Runner 2049 suit donc le parcours initiatique de l’androïde K (Ryan Gosling), un réplicant chargé de traquer et de mettre hors d’état de nuire les réplicants des générations précédentes. Sa mission va cependant être ébranlée par une découverte qui pourrait bien renverser l’ordre établi et amener à une révolution des machines.

Scénaristiquement parlant, le film crée une suite logique du premier, tout en l’emmenant sur des sentiers inattendus. Où en étions-nous à la fin du premier film ? Deckard, après avoir été sauvé par l’androïde Roy Batty, qui mourrait après lui avoir livré ses dernières pensées, s’échappait avec Rachel, la réplicante dont il était tombé amoureux.
Et où commence Blade Runner 2049 ? Dans un monde où Tyrell Corp., la société du premier film, a été rachetée par Xander Wallace, un démiurge aveugle qui perpétue la lignée des réplicants, après qu’un blackout en 2022 ait effacé toutes les données de la Tyrell Corp, en créant les Nexus 9, supposément plus dociles. Rachel est morte en couches et Deckard est porté disparu depuis des années. Le seul élément du premier opus que Blade Runner 2049 se permet de modifier est l’idée que Tyrell a implanté à Rachel ses sentiments dans le but de vérifier si elle pouvait avoir un enfant. Le film reprend bien évidemment des éléments du premier opus (Rachel, Deckard, Gaff) pour les intégrer à son récit et se rattacher à son prédécesseur (point que nous évoquerons également plus tard). Et à partir de là, le film crée son propre univers, son propre récit sur les bases qu’avait laissé son prédécesseur, sans en constituer une trahison scénaristique. Ramener Hampton Fancher, déjà à l’oeuvre sur le Blade Runner originel, pour écrire le script de celui-ci assure également une certaine cohérence.

Et les trois courts-métrages qui ont accompagné la sortie du film ne sont pas, comme on a pu le dire, essentiels à la compréhension. Ils ne sont que ce qu’ils sont censés être, des éléments de background qui permettent d’amplifier l’univers dans lequel on se trouve : tour à tour, un monde qui a subi un blackout qui a effacé toutes les données sur les réplicants (ce à quoi le film fait allusion), la création d’une nouvelle génération de réplicants plus dociles, les Nexus 9, et la vie d’un réplicant d’ancienne génération pourchassé. Trois courts-métrages qui n’offrent donc qu’un bonus, une plus-value pour un film qui aurait tout aussi bien fonctionné sans, au contraire d’un Alien : Covenant dans lequel les courts-métrages sont des éléments de scénario indispensables.
Cette suite est donc en adéquation avec le scénario du premier film et reste cohérente. Mais là où Blade Runner 2049 va se montrer bien plus inventif, c’est dans la rupture de ton et d’ambiance qu’il opère avec le premier opus.

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Si Blade Runner premier du nom a eu le succès qui est le sien dans l’univers de la science-fiction, c’est en grande partie grâce à son ambiance. La vision de Ridley Scott d’un univers cyberpunk, dans une métropole grouillant de monde, et à laquelle il applique les codes du film noir, a séduit les spectateurs depuis sa sortie et le place à part dans son genre et dans l’histoire du cinéma.
Un dilemme s’est donc posé pour Villeneuve : rester fidèle au ton, à l’ambiance du premier film, ou marquer une nette rupture avec celle-ci ? La réponse ne fait aucun doute.
Le réalisateur a choisi de transposer l’histoire de son Blade Runner 2049 dans un futur totalement opposé à celui du premier film. Et il s’est pour cela entouré d’un directeur de la photographie légendaire, celui qui, après 14 nominations, a enfin obtenu un Oscar : Roger Deakins. À eux deux, ils ont créé un univers démesuré, où chaque plan est là pour flatter la rétine du spectateur et l’immerger dans un rêve éveillé.
Là où son prédécesseur créait un univers hostile, brumeux, une métropole à l’ambiance étouffante, Blade Runner 2049 se place lui comme un univers bien plus tangible, éthéré, avec de nombreux décors qui rendent ainsi l’impression d’un univers vaste.

Faire une suite à un mastodonte tel que Blade Runner est, nous l’avons dit, quelque chose de fort peu aisé. Comment créer un film qui respecte à la fois l’héritage de son prédécesseur et qui développe son propre style et sa propre cohérence ? Là est l’immense défi devant lequel s’est retrouvé Denis Villeneuve.

Là où Ridley Scott créait un univers, Denis Villeneuve se focalise sur son atmosphère. Les personnages de Ridley Scott sont indissociables du film ; chez Denis Villeneuve, l’ambiance joue un rôle primordial si bien qu’il prend parfois le pas sur sa narration et donc sur ses protagonistes. Cela pourra constituer pour certains un défaut, le film devenant plutôt contemplatif à de nombreux moments, et il est certain que le choix de Villeneuve ne laisse que peu de place à l’indécision sur sa pertinence ou non. Mais le choix est assumé comme tel : Blade Runner 2049 est un film organique, un film profondément moderne et qui use des effets visuels pour créer un monde qui nous est tout autant étranger qu’authentique. Des effets visuels au service de son réalisateur et non pas comme simple poudre aux yeux, fait assez rare pour être souligné, et qui servent un récit ambitieux de 2h44.
Le mot « tangible » est probablement celui qui s’applique le mieux au long-métrage : en témoigne cette introduction qui fait ressentir toute la violence de l’affrontement entre K et Sapper, et où la violence des coups sont durement ressentis. D’un Las Vegas ensablé et orangé à une métropole constamment sous la pluie, le film se promène de décors en décors et crée une atmosphère qui, s’il y est réceptif, embarquera le spectateur.
Le futur que présente Blade Runner 2049 n’est peut-être pas aussi probable que celui de Blade Runner, mais, cinématographiquement parlant, il séduit tout autant.
Mais inutile de se leurrer : si Denis Villeneuve et Roger Deakins créent un univers visuel splendide, duquel on tuerait père et mère pour cinq minutes de plus, ils ont tendance à bien trop se reposer dessus. Empli de plans figuratifs, uniquement là pour installer une atmosphère, le film ne parvient cependant pas à les doser avec parcimonie et s’étire bien plus qu’il ne le devrait.
Visuellement, le film est donc d’une splendeur éclatante. Et s’il constitue de ce point de vue-là une réussite globale et une césure nette avec son prédécesseur, il s’inscrit en parfaite harmonie dans ses thématiques avec ce qu’était Blade Runner premier du nom.

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Car qu’est-ce que nous disait le Blade Runner originel sur l’humanité ? En mettant en parallèle la quête d’humanité d’androïdes avec leur chasse par les humains, le film tentait (entre autres) de montrer que ce qui nous rend humain, c’est avant tout la tentative de dépassement de soi, d’aller au-delà de notre condition (qu’elle soit humaine ou androïde) pour tenter de progresser. C’était le cas de l’androïde Roy Batty, qui décidait, dans un ultime geste d’humanité, de sauver Deckard, qui paradoxalement se retrouvait lui-même dans la peau d’un androïde, un réplicant docile qui obéissait aveuglément aux ordres. Ce n’était qu’un message parmi tant d’autres dans un film d’une profonde richesse. Blade Runner 2049 se propose donc de reprendre cette notion d’humanité pour en donner une définition différente eu égard du contexte de son récit : l’histoire se passe en effet une trentaine d’années après les événements du 1er film, et après un black-out qui a réduit le passé à l’état de mythe. Car c’est bien ce dont il est question dans ce film : de la notion, quasi biblique, de mythe.
Tout le film base en effet son scénario sur la recherche d’un supposé Élu, celui (ou celle) qui serait la clé de la libération des androïdes, fruit d’une relation de deux d’entre eux (ou d’un humain et d’une réplicante, le film, et c’est louable, ne tranche pas la question et fait fi des déclarations de Ridley Scott). Le film entier est une course pour trouver la personne qui pourrait être la clé de notre futur.

Le réalisateur a choisi de transposer l’histoire de son Blade Runner 2049 dans un futur totalement opposé à celui du premier film. Et il s’est pour cela entouré d’un directeur de la photographie légendaire, celui qui, après 14 nominations, a enfin obtenu un Oscar : Roger Deakins. À eux deux, ils ont créé un univers démesuré, où chaque plan est là pour flatter la rétine du spectateur et l’immerger dans un rêve éveillé.

Mais là où le film va être d’une intelligence rare, c’est qu’il va ajouter à la notion de mythe celle d’héritage : là où le personnage de K va se considérer pendant une large partie comme étant l’élu, celui qui rétablira l’équilibre dans le monde entre les androïdes et les humains, se rend finalement compte que ce n’est pas le cas, qu’il n’est pas qu’un infime rouage d’une machinerie qui le dépasse. Mais bien loin de se laisser aller à des atermoiements, il comprend au contraire qu’il peut avoir un rôle à jouer dans ce processus, et donc que le monde lui laisse une chance de laisser sa trace dans l’Histoire. Et c’est ici que se trouve le message principal du film et par lequel il se place comme une suite directe de son prédécesseur : le premier film montrait qu’être humain passait par la recherche du dépassement de sa propre condition ; celui-ci s’y rattache, et associe la notion d’humanité à l’idée de se battre pour les autres, pour quelque chose qui nous dépasse et sur lequel nous pourrions n’avoir que peu d’impact : qu’importe, on a œuvré pour le bien de l’humanité, on a dépassé sa propre petite personne pour quelque chose de plus grand, et c’est cela qui fait de nous des êtres humains. Et c’est là que le film frappe fort, dans ce personnage de K qui atteste de l’échec de son espoir d’être l’Élu, mais qui comprend qu’il aura un rôle à jouer qui pourra être d’une importance capitale.
Le film est donc, dans son message et dans son interrogation de la notion d’humanité, une poursuite parfaite de celle du premier, qui n’a pas à rougir de la comparaison et qui a toute sa place dans un univers de science-fiction.
Mais si on peut bien sûr faire de nombreux louanges au film, on ne peut pas éluder ses quelques défauts.

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Car à trop centrer son message sur son personnage principal, celui-ci polarise le film et provoque donc un déséquilibre dans le traitement des autres personnages. Car sans que ceux-ci soient inintéressants, ils n’ont pour la plupart que la fonction qui leur est attribuée sans réellement développer leur personnalité et donc réellement captiver le spectateur. Tous les comédiens, bien qu’excellents, peinent à donner à leur personnage une véritable portée dramaturgique : Robin Wright incarne la supérieure hiérarchique de K, auquel elle est attachée, et c’est tout ; Sylvia Hoeks incarne la menace physique principale, et c’est tout ; Jared Leto est le gourou qui veut produire plus de réplicants, et c’est tout… La liste est encore longue, et il est dommageable qu’un film au traitement de son personnage principal si intéressant ne fasse pas de même pour les secondaires, alors que ceux-ci auraient pu apporter une plus-value non négligeable. Villeneuve et Fancher en sont capables, et le personnage de Joi (incarné par la ravissante Ana de Armas) le démontre : objet de plaisir de K, elle mène elle aussi sa propre quête d’humanité, et interroge son propriétaire sur son rapport à sa propre humanité. Elle n’est donc pas qu’un personnage-fonction, mais elle est bien rare dans ce cas.
Le choix de se concentrer sur un personnage en particulier est noble et  dans ce cas celui-ci est réussi, mais Denis Villeneuve semble oublier qu’un film se construit aussi en fonction de ce qui entoure son personnage principal et qui donc peut épaissir celui-ci autant qu’elle apporte une richesse au long-métrage en en développant les thématiques. La rébellion des machines est par exemple extrêmement mal gérée, montré très rapidement dans le dernier tiers du film pour ensuite tomber dans l’oubli (même si le choix de garder le film à échelle humaine et intime est compréhensible). Là est donc le point noir d’un long-métrage pour le reste d’une richesse dans ses thématiques et d’une beauté photographique sans égale (Roger Deakins n’aura pas volé son Oscar).
Mais il est temps d’en venir à l’handicap principal du film…

Et ça, on l’évoque dans la deuxième partie que vous pouvez retrouver ici !

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