Blade Runner 2049 : Au nom du Père (2/2)

Après avoir fait la critique succinte du film dans la première partie (que vous pouvez retrouver ici), nous allons dans celle-ci évoquer son handicap principal et essayer d’en interroger les difficultés, notamment celle de son réalisateur.

Cet handicap évoqué dans la première partie, il peut se résumer en un seul élément : Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch ont réutilisé dans la bande originale le morceau Tears in the Rain, composé à l’époque par Vangelis pour le Blade Runner originel. Mais plutôt que de considérer cela comme une paresse de la part des deux compositeurs (certains des morceaux du film sont excellents même si parfois pachydermiques, et il est peu probable que les deux comparses soient tombés en panne d’inspiration), il s’agirait plutôt d’y voir une volonté, contrainte ou non, de se rattacher au premier film et à son aura. Et c’est à partir de ce postulat qu’on peut s’interroger sur le rapport de l’oeuvre de Denis Villeneuve à son prédécesseur.
Car au lieu d’être un stand-alone classique qui se déroulerait dans l’univers de Blade Runner, Blade Runner 2049 prend place dans le même espace-temps, s’en fait la suite et donc se voit forcé de voir l’immense ombre de son prédécesseur planer sur lui. Que Denis Villeneuve ait volontairement souhaité en faire une suite ou non, il était évident que les producteurs ne se risqueraient pas à créer un film totalement détaché du premier au risque (probable) de subir le courroux des fans de la première heure. D’un côté comme de l’autre, le choix n’aurait jamais pu contenter tout le monde.
À partir de là, l’ambition du film allait forcément le perdre. Car en se rattachant au premier opus tout en s’en détachant aussi clairement dans ses visuels ou ses thématiques, le film se retrouve ainsi schizophrène, tiraillé entre sa propre ambition et l’ombre de son glorieux aîné. Et cela est d’autant plus dommageable que le film aurait tout aussi bien fonctionné sans faire allusion à l’opus précédent, et en premier lieu sans faire revenir Harrison Ford. N’ayant pas d’autre choix que de s’attacher à ses anciens personnages, que ce soit Rick Deckard ou Han Solo, Ford n’en peut plus, et ça se voit. Pourtant bon acteur habituellement, il n’est pas du tout convaincant et son retour dans le dernier tiers du film marque bien le désespoir d’un Denis Villeneuve qui sait pertinemment qu’il doit faire avec ce lourd héritage qu’il est bien trop peu prêt à gérer, mais dont il retarde inlassablement l’arrivée, d’une part pour le build-up du personnage, mais surtout parce qu’il ne sait pas quoi en faire. Rachel également est un élément du premier opus totalement inutile. Que son destin de donner vie à une forme d’Élu puisse être arrivée à une autre réplicante n’a rien de saugrenu et n’aurait pas nui à la qualité du long métrage.
Devoir se rattacher au premier opus est donc l’handicap principal d’un film déjà riche et qui aurait sûrement préféré éviter de s’encombrer d’un pareil héritage.

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Car comme évoqué précédemment, le film ne peut choisir entre être la digne suite de son prédécesseur et construire son propre mythe. Et en cela, le film ne pouvait être qu’un échec sur ce point car le poids du mythe était bien trop lourd à porter. Le film est donc d’un paradoxe assez agaçant : cherchant à tout prix à se détacher de l’empreinte du premier film, à s’affirmer en tant qu’oeuvre unique, il ne peut s’empêcher d’y être raccroché avec un certain manque de finesse, même si Denis Villeneuve a dans sa majeure partie créé un film qui se concentre sur un personnage principal inédit et sur sa quête d’humanité et de soi. Aurait-il gagné à s’en détacher complètement, quitte à provoquer la grogne des fans de la première heure ? On ne le saura jamais.
Et c’est bien dommage, car Blade Runner 2049 avait tout pour devenir l’un des blockbusters les plus importants de ces 10 dernières années avec Mad Max : Fury Road, et peut-être, l’avenir nous le dira, Ready Player One. Il avait tout pour être la preuve que le cinéma de divertissement pouvait être intelligent sans devenir ennuyant, qu’il pouvait livrer des histoires grandioses aux visuels démesurés, et prouver que le phénomène des suites ou des remakes pouvait peut-être se voir opposer une alternative. Mais il n’en sera rien. Le film n’a pas eu d’autre choix que de se rattacher à son prédécesseur, poursuivant ainsi la notion d’héritage qui parcourt le film, également dans sa conception.

Devoir se rattacher au premier opus est donc l’handicap principal d’un film déjà riche et qui aurait sûrement préféré éviter de s’encombrer d’un pareil héritage.

En effet, au cœur de Blade Runner 2049 se trouve la notion d’héritage, et encore plus dans sa conception. Il serait d’ailleurs intéressant de tirer le parallèle entre le personnage de K et Denis Villeneuve. K, qui semble au début vouloir tuer « le père » (ou plutôt « les pères », comprenez les anciens réplicants), se rend bien vite compte de l’impact que certains de ses aînés ont laissé sur le monde, et qu’il ne peut donc que s’incliner devant l’héritage laissé par ces derniers à l’humanité. Et comme K comprend la nécessité de se sacrifier pour quelque chose de plus grand que lui et qui le dépasse, Denis Villeneuve a très rapidement compris qu’il s’engageait dans quelque chose qui le dépassait, mais qu’il pourrait, quitte à sacrifier son film, participer à la pérennisation de ce mythe en y proposant sa vision. Cela, on peut lui en faire le reproche, lui rétorquer qu’il aurait dû claquer la porte du studio, mais la tentation de faire partie du mythe était sûrement trop tentante.
Denis Villeneuve respecte Blade Runner et ça voit. Chaque seconde du film n’est que la preuve que le cinéaste ne tente jamais de se faire plus gros que le bœuf et de surpasser son aîné. Et là où le film prend donc une richesse inattendue, c’est que la notion d’héritage du film, ce que nous a laissé le monde et ce qu’on lui laissera, dépasse son propre cadre pour devenir la question principale du réalisateur sur son oeuvre. Dans un réflexe cathartique, Denis Villeneuve livre un film aux antipodes de ce qu’on pouvait attendre d’une suite à Blade Runner, en criant tout son amour pour celui-ci, s’inclinant bien bas devant lui et avouant son impuissance face à un tel mastodonte de la science-fiction, faisant passer tout son dépit de réalisateur qui cherche à laisser sa trace dans l’ombre des grands, comme K qui se sait condamné à n’être que le maillon d’un rouage qui le dépasse mais sur lequel l’influence qu’il aura dépend de lui. Et c’est de cela que le film tire ses plus beaux instants, tant le parallèle est flagrant.

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Mais interroger le rapport paradoxal de Blade Runner 2049 à son prédécesseur, c’est aussi et surtout évoquer le mythe qu’est Blade Runner. Et parler de « mythe » est loin d’être anodin et antinomique. En effet, que représente Blade Runner aux yeux des gens ? Une réflexion sur l’humanité et ce qui la forge ? Un univers cyberpunk jamais vu au cinéma ? Un film noir à la sauce Philip K. Dick ? Rien de tout ça, ou tout ça à la fois ? Le film est, vous l’aurez compris, d’une richesse démesurée, et dans lequel chaque spectateur y trouvera ce qui pourra le marquer, pourra se le réapproprier à sa sauce et en faire sa propre analyse. Et c’est cela qui marque la notion de mythe de Blade Runner, cette considérable richesse qui fait que chacun y trouve ce qu’il souhaite et qui donne au film sa portée intemporelle.
Cette donnée est nécessaire pour juger de son successeur et de la direction qu’il a souhaité prendre. L’univers du premier opus est si unique, à la fois ancré dans son époque et universel, que de chercher à en livrer uniquement une pâle copie réactualisée aurait été une désastreuse décision. Et Villeneuve, avec l’aide de Deakins, ont pris une direction totalement opposée, en créant un univers organique, aux antipodes des décors poisseux et grouillant de monde du premier, pour créer leur propre récit et leur propre univers. Ce n’est certes pas toujours réussi, mais c’est louable.

Denis Villeneuve respecte Blade Runner et ça voit. Chaque seconde du film n’est que la preuve que le cinéaste ne tente jamais de se faire plus gros que le bœuf et de surpasser son aîné.

Mais la question que l’on peut se poser, c’est : une suite à Blade Runner était-elle nécessaire ? Donner une suite à ce qui constitue l’un des necs plus ultra de la science-fiction était parmi l’un des paris les plus risqués que l’on aurait pu faire, et l’échec critique comme financier du film le prouve. Le premier film possède une fanbase tellement importante, à la fois tellement diverse et unie, que de vouloir créer un film totalement aux antipodes du premier tout en s’en souhaitant s’en détacher clairement était peine perdue. Blade Runner avait-t-il réellement besoin d’une suite ? Ne se suffisait-il pas à lui-même pour ne pas avoir besoin d’une suite et laisser simplement les spectateurs imaginer le prolongement de ce monde ? Plus que l’aspect artistique, il s’agit surtout de remettre en cause une décision de producteurs surfant sur la vague des remakes actuelle, une décision hasardeuse qui, même couplée au talent de Villeneuve, était une entreprise risquée.
D’où la question principale de cette analyse, évoquée dans la première partie et son introduction…

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Blade Runner 2049 était-il condamné à échouer dès le départ ?
Une question très compliquée et à laquelle il sera certainement difficile de donner une réponse certaine. Mais les différents éléments évoqués précédemment pourraient sonner comme la tentative d’un début de réponse.

Car peu importe les qualités du film, et elles sont nombreuses. Peu importe ses défauts, eux aussi très importants. Ce qui convient d’admettre, c’est que la mise en chantier d’une suite à Blade Runner constituait probablement une des entreprises les plus périlleuses qui soient. Et que Denis Villeneuve, malgré tout son talent, n’avait pas la possibilité de lutter face à un tel héritage.
À travers cet article, j’ai surtout tenté de transmettre mon amour du film, tout en essayant de reconnaître ses défauts et surtout d’analyser l’oeuvre dans sa globalité et dans son contexte de production.
Car les films ne sont que le produit d’une époque, d’un temps, d’un espace de production, de captation et de diffusion bien définis et qui n’appartiennent qu’à lui. Et il convient, devant un film aussi important que celui que constitue Blade Runner 2049, de l’analyser avec attention et de voir comment il a pu influer sur la genèse du film lui-même et sur le résultat final. Et force est de constater que dans ce cas précis, le film entier repose sur l’accouchement difficile d’une suite impossible.

Analyser Blade Runner 2049, c’est avant tout analyser le rapport douloureux d’un cinéaste à un mythe, auquel il tente bien modestement d’apporter une pierre à l’édifice. Un homme duquel on pourra reprocher au film mille et un défauts de manière objective, mais duquel on ne peut retirer l’amour d’un univers démesuré et la tentative, infructueuse certes, de se faire sa place à l’ombre du grand, du Père.
Un univers qu’il a dès le début su indépassable, auquel il a tenté d’apporter sa propre touche sans risquer d’en ruiner l’héritage. Une entreprise périlleuse que Denis Villeneuve a géré de la meilleure des manières ; le film aurait difficilement pu, dans une telle disposition, être meilleur.

Blade Runner 2049 était condamné à échouer dès le départ, c’est certain. Mais c’est peut-être l’échec le plus flamboyant qu’on ait vu depuis bien longtemps.

4 commentaires sur « Blade Runner 2049 : Au nom du Père (2/2) »

  1. Si votre analyse est égale au film dont il fait l’objet; à savoir flamboyant, riche et pleine d’indulgence pour la personne souvent torturée d’un metteur en scène de premier plan, je me trouve, par amour aux deux BR, en contradiction avec votre dernier élément de cette analyse. BR 49 n’a pas échoué, car s’il fait parler de son prédécesseur avec tant d’ampleur, surprenante quand même après 35 ans d’écart, il demeure pas moins une des plus belles réalisations cinématographiques de ce début du siècle. Quant au score musicale de BR 49, tout le monde savait même avant de démarrer sa production, que personne n’égalera celui, unique, de Vangelis qui déclara, auréolé de sa sagesse légendaire: «  on ne fait le même enfant deux fois « , au moment de refuser l’offre de Villeneuve de concevoir la musique de BR 49 !
    Oui, Blade Runner continuera de nous fasciner; BR 49, aussi!
    Lisez plutôt mon avis, en ouverture de http://www.horusediteur.com, régime déjà le 7 octobre 2017.
    Bravo pour la pertinence et la justesse de plusieurs faits des deux films.
    Alex Caire

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    1. Disons que selon moi, il était voué à l’échec dans le sens qu’il ne pourrait jamais satisfaire tous les spectateurs, du fanatique de la première heure à celui qui en avait un désintérêt profond. Dans ce sens-là, pour moi, le film ne pouvait qu’échouer.
      Je vous remercie de votre retour positif et vous félicite pour votre avis, avec lequel je suis d’accord et d’une grande finesse dans l’écriture.
      Bien à vous.

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      1. Merci pour votre réponse. Nul n’est prophète en son pays, dit le proverbe; comme c’est impossible de satisfaire tout le monde. En effet, Blade Runner est un moment unique de l’histoire du cinéma tout court et le Chef d’oeuvre de Ridley Scott, le Visconti de la SF. Villeneuve en est le François Ozon du genre ( si cette image allégorique m’est permise). Je serai ravi de recevoir vos avis très enrichis sur les films qui vous plaisent comme je suis moi aussi un ciné accroché. Bonne fin de semaine a vous. Alex

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