Showgirls

Showgirls, film américain de 1995 réalisé par Paul Verhoeven avec Élisabeth Berkley, Kyle MacLachlan…

Dans la carrière de Paul Verhoeven, Showgirls, même s’il n’est pas un cas unique, est l’un de ses films qui semble avoir été le plus décrié, voir hué, à sa sortie. Rien d’étonnant chez un cinéaste aussi hyperbolique et sans concessions que Verhoeven, mais Showgirls, dans son domaine, est un cas d’école. Le film a été détruit par la critique (« le vide, même avec la conscience de la vacuité, reste le vide», titrait celle du Monde à l’époque) , qui déversait des torrents de haine sur un film d’un vide supposé, et qui a détruit la carrière de la jeune Élizabeth Berkley, que Verhoeven rêvait en nouvelle Sharon Stone (rappelons que Showgirls fait suite à Basic Instinct) et dont la carrière sera stoppée net avec ce long-métrage.
Mais le temps semble avoir fait son oeuvre, comme nombre des films du cinéaste : certains le considèrent même aujourd’hui comme l’un des brûlots politiques les plus pertinents des années 90. 23 ans après sa sortie, il est donc temps de faire le point, et de voir si la réputation nouvelle du film est méritée.

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Autant rentrer immédiatement dans le vif du sujet, le film a été très mal compris, mais il peut être intéressant de saisir pourquoi.
Showgirls, c’est donc le parcours à Las Vegas de Nomi Malone qui tente de gravir les échelons du monde du spectacle dans cette ville de tous les possibles. Mais entre faux-semblants, trahisons et art du paraitre, cette ville agréable sous toutes les coutures cache de nombreuses zones d’ombre.
Comme dans nombre de ses films (et c’est cela qui lui a valu de nombreuses critiques au cours de sa carrière), Paul Verhoeven fonde son film sur une société hyperbolique, dans laquelle tout est exagéré, surdimensionné. Strass et paillettes à foison, spectacles de danseuses de revue grandiloquents… Le film plonge son spectateur dans l’ambiance du monde du spectacle, un monde de la démesure. Un monde d’une sensualité débordante, qui suinte de tous les pores de la pellicule, et qui rappelle que le surnom de Las Vegas reste avant tout « Sin City, la ville des pêchés. Le tout pour ancrer le spectateur dans une atmosphère que, même si elle ne lui est pas familière, sonnera tout de même comme réelle, tant elle est poussée à bout dans une ville qui pousse réellement tous ces pêchés à bout. Mais peut-être une démesure qui explique les critiques de l’époque d’une Amérique plutôt puritaine et qui peut avoir du mal à voir ses propres zones d’ombre. La vulgarité du film, longtemps critiquée, est alors totalement justifiée par l’ambition de vouloir dépeindre cette société.
Et cette démesure, il va ensuite en faire la critique : tout d’abord, en montrant le quotidien de danseuses comme Nomi, peu reluisant et contraire à l’image qu’elle veut donner (Verhoeven et son scénariste Joe Eszterhas, avec qui il avait déjà collaboré sur Basic Instinct, ont interrogé de mois durant des danseuses, des strip-teaseuses, des acteurs du monde du spectacle pour rendre le long-métrage le plus proche de la réalité possible) et l’opposer aux glorieux apparats dont ce monde semble vouloir se parer ; ou en en montrant les aspects les plus sordides, du viol à la prostitution… Le film est une critique brûlante d’un monde sordide et qui cache nombre de travers que tout le monde semble prêt à accepter.

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Paul Verhoeven dépeint en effet une société du spectacle, mais surtout une société du vide, où chacun accepte les règles qui ont été établies avant lui et se se jette dans un monde du paraître, de l’apparence, bien loin de toute considération éthique ou morale. Un monde sans réelles attaches, où le principal est avant tout de donner au public ce qu’il est venu voir. Nul besoin d’en dire plus, le film s’en charge lui-même et vouloir décrire le vide est de toute façon antinomique.
Et le film n’est pas empreint de cette vacuité par pure paresse intellectuelle ou scénaristique, mais parce qu’il sert un brûlot politique sur une société de l’image, du paraître, une société sclérosée et atomisante de laquelle tenter de changer les règles est mission impossible, et donc célébrant le règne du vide.

Et là où Verhoven a, à mon sens, à la fois raison et tort, c’est de décider de ne pas porter un regard jugeur sur ce monde, préférant l’hyperboliser pour simplement en faire la constatation.
Pour une fois, le regard est plutôt neutre, à travers les yeux de son personnage principal et de la structure « rise and fall » du long-métrage (une structure classique que l’on retrouve dans les Affranchis de Scorsese ou le Boogie Nights de Paul Thomas Anderson). Mais en choisissant cela, il poursuit la vacuité qu’il souhaite exprimer dans ses personnages, sans que ceux-ci n’aient la capacité d’outrepasser cela.
La critique de la vacuité de ce monde ne se poursuit pas dans ces personnages (à l’exception de Molly, qui est un des seuls personnages réellement attachants). Au contraire, tout le monde semble se complaire dans un système global, même ceux qui, comme Nomi, pourraient en être le contrepoids. Preuve en est, elle quitte à la fin du film un monde du paraître (Las Vegas) pour un autre monde de l’image (Los Angeles, et le monde du cinéma). Et la révélation de son passé ne fait que confirmer cette impression que personne ne se forme, hors Verhoeven, comme le contrepoids de cette société, et qu’elle-même, alors qu’elle semble être pendant tout le long-métrage celle qui veut aller contre les règles du système, a docilement accepté les règles de ce monde en vase clos. Ce qui fait qu’aucun des personnages n’est réellement attachant car personne ne semble prendre la mesure de la bêtise du monde dont ils font partie. Vouloir exprimer ce vide par les personnages rend ces derniers bien moins intéressants et surtout sans aucune caractéristique vraiment marquante qui permettrait d’en faire des personnages complexes. Tout le monde semble se complaire dans ce monde et c’est en ça que les personnages sont dès lors très peu attachants. Et c’est là tout le paradoxe d’un film qui repose sur les actions de son personnage principal (qui comprend tous les dessous de ce monde en même temps que le spectateur), alors que lui comme les autres personnages n’ont pas l’enveloppe nécessaire pour porter aux nues cette histoire par eux-mêmes.

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Mais c’est un point plutôt subtil, contre lequel il est difficile de pester car cette vacuité est au cœur du film. Une vacuité qui passe donc aussi par ses personnages, et qui donc est autant la force que le problème du film. Montrer la réelle tentative d’aller contre cette société du spectacle, au lieu de le subir pour la plupart ou de l’utiliser à son compte pour d’autres, aurait peut-être renforcé l’impact de l’oeuvre. Mais c’était clairement voulu par Paul Verhoeven, et il est difficile de considérer cela comme un réel défaut.
Et il est dès lors aisément compréhensible de comprendre (sans les accepter) les critiques qui ont été faites à la sortie de Showgirls. Car en effet, Paul Verhoeven n’avait d’autre choix pour illustrer la vacuité de ce monde que de l’exprimer à l’écran. L’erreur des critiques a sans doute été de ne pas saisir le sens réel de cette idée placée dans la perspective d’une dénonciation d’un monde du spectacle renfermé sur lui-même.
Paul Verhoeven a, dans tous les cas, crée une oeuvre sans concessions, hyperbolique, qui marque durablement son spectateur tout en exprimant la vision d’un show-business complètement sclérosé, hypocrite, et condamné à s’effondrer tant il est construit sur des bases morales chancelantes.

Une oeuvre qui a le mérite d’avoir été réhabilitée pour les bonnes raisons. Une oeuvre qui fascine par sa subtilité et par le défi d’exprimer une quelconque vacuité. Un des meilleurs films des années 90 ? Peut-être. Il reste en tout cas l’un des brûlots politiques les plus pertinents sur son époque. Et tout le paradoxe du film est peut-être ce qui en fait sa plus grande force.


Note :

3,75/5

Avec Showgirls, Paul Verhoeven crée une oeuvre polémique, choquante à bien des égards, mais qui porte un regard réaliste et acerbe sur un monde du spectacle atomisant et en perpétuelle admiration de lui-même. D’une subtilité d’écriture, les critiques de l’époque ont semble-t-il manqué le coche d’une oeuvre phare des années 90 qui restera comme l’une des oeuvres majeures d’un réalisateur ayant parfaitement saisi son époque. Et si c’était ça, la marque des grands films ?


Bande-annonce : 

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