Réflexion #13 – Doit-on nécessairement aimer un chef d’oeuvre ?

 Il y a, dans l’histoire du cinéma, quelques dizaines de films qui sont unanimement applaudis, par la presse comme les spectateurs, de par la qualité intrinsèque de l’œuvre et/ou de la place qu’il a dans l’histoire du cinéma. Ces œuvres, regroupées sous la terminologie de « chefs-d’œuvre », forment un consensus d’avis positifs de telle sorte que l’on prétend que chaque humain sur Terre doit les avoir vus (et appréciés). Mais cela ne va-t-il pas à l’encontre de l’essence même du cinéma et de l’art en général, qui fait la part belle à la subjectivité et aux émotions ? Face à ces avis généralisés, est-il possible d’émettre un avis qui sort de la masse ? Plus globalement, doit-on nécessairement aimer un chef d’œuvre ?

Si le terme de « chef d’œuvre » semble être utilisé à outrance ces temps-ci, il n’en reste pas moins que l’emploi de ce mot répond théoriquement à une logique bien précise. Si l’on en croit le Larousse, on peut trouver pour ce terme une certaine polysémie, chef d’œuvre désignant à la fois l’œuvre ultime, parfaite, supérieure d’un auteur, mais également une œuvre réalisée par une personne « aspirant à la maitrise, exécutée suivant des règles précises édictées par le corps de métier auquel il appartenait et sous le contrôle d’un jury de maîtres ». Or, ce double sens nous confronte déjà à un premier problème : lorsque nous évoquons un chef d’œuvre, à quel sens du mot devons-nous faire référence ? Si l’un semble tenter de s’appuyer sur une certaine objectivité et un certain sérieux, apporté par la compétence théorique des personnes qui vont apporter leurs jugements, l’autre quant à lui tend plus à un avis personnel, propre à chacun et donc plus subjectif. L’on peut retrouver un exemple de cette dissonance chez Orson Welles : d’un côté, Welles reçut sa plus grande récompense de sa carrière à Cannes en 1952 pour Othello qui, s’il est loin d’être un mauvais film, n’a pas gardé toute la lumière de la postérité, Citizen Kane étant de l’autre côté le film d’Orson Welles qui ressort le plus souvent lorsque l’on demande quel est le chef d’œuvre du réalisateur. Quels critères nous permettent donc de déterminer si un film est un chef d’œuvre ? Doit-on prendre les films les plus récompensés, au risque de biaiser notre avis en le remettant entre les mains de quelques personnes qui seraient potentiellement plus compétentes que nous ? Ou bien doit-on considérer que les films qui demandent le plus de travail sont ces chefs-d’oeuvre, et donc s’engager dans un mode de pensée unilatéral et envisager que plus le travail est long, plus la qualité est grande ? La solution se trouve-t-elle dans la troisième idée, celle où chacun détermine les chefs d’œuvre par le biais de sa sensibilité et de sa subjectivité, au risque de perdre de vue l’universalité du septième art en faisant de ce jugement un acte personnel ? De plus, la notion de chef d’œuvre se heurte à un autre inconvénient, celui de la singularité. En effet, toujours selon la définition, il ne peut exister qu’un chef d’œuvre dans la vie d’une personne. Quel film doit-on alors garder chez les Kubrick, Scorsese ou autre Spielberg ? L’idée même de ne garder qu’une seule œuvre semble au mieux réducteur, au pire absurde, et montre bien les limites de ce concept. La notion de chef d’œuvre est, comme on l’a vu, assez disparate dans sa forme et dans son fond, et on peut légitimement remettre en question son utilisation qui semble aujourd’hui plus être utilisé dans une forme d’appréciation hyperbolique du film que suivant son sens originel, ce qui semble désormais orienter notre interrogation sur l’idée que ces chefs d’œuvre ne sont finalement peut-être pas des normes collectives mais plutôt un choix personnel d’approbation.

 

La notion de chef d’œuvre est assez disparate dans sa forme et dans son fond, et on peut légitimement remettre en question son utilisation qui semble aujourd’hui plus être utilisé dans une forme d’appréciation hyperbolique du film que suivant son sens originel.

 

Si dès lors notre manière d’appréhender ces chefs d’œuvre relèvent de la subjectivité, ne peut-on pas penser qu’autrui peut influencer notre jugement ? On observe depuis quelques années l’essor des réseaux sociaux et autres moyens de communication ultra rapide, permettant ainsi l’explosion des échanges entre les personnes, notamment à propos des films, si bien qu’il semble quasiment impossible aujourd’hui de visionner un long-métrage sans avoir auparavant lu ou entendu quelque chose à propos de ce dernier. Les studios l’ont d’ailleurs bien compris, et l’on voit de plus en plus sur Internet des campagnes de communication ultra-agressives qui ont pour objectif de mettre les spectateurs dans des prédispositions psychologiques ultra-positives avant d’aborder l’œuvre, favorisant ainsi la consommation de masse. Force est de constater qu’à partir de cela, il semble impossible de ne pas être implicitement biaiser à l’abord d’une œuvre, d’autant plus que l’essor de ces réseaux favorisent l’interaction entre divers passionnés de septième art au sein de groupes, ce qui frontalisent les opinions, qui sont parfois irréconciliables. Dès lors, est-il possible de conserver un authentique ressenti personnel sur l’œuvre tout en continuant de nous inscrire au sein-même de notre culture qui se concentre en ce moment autour d’Internet ? N’est-il pas finalement dangereux pour nous-même que de trop jouer des réseaux sociaux en matière d’art ? Le souci s’exacerbe d’ailleurs lorsque des phénomènes d’Internet viennent marteler un avis ultra-positif aux yeux de tous, déchaînant ainsi les passions à leurs paroxysmes. Si les exemples semblent encore assez peu nombreux en matière de cinéma (à l’exception des énormes blockbusters américains de type Marvel ou Star Wars), ils font en revanche foison lorsque l’on évoque les séries, l’exemple flagrant le plus récent restant la série La Casa de Papel et la chanson Bella Ciao. Si nous ne ferons pas de critique de cette série ici, le dernier phénomène de Netflix a surgi et envahit récemment nos réseaux pendant plusieurs semaines, si bien qu’il semblait falloir être un ermite pour ne pas avoir entendu de cette série. Le consensus d’avis positifs qui a émané pendant toute cette période rendait alors les avis négatifs au mieux invisibles, au pire impossible à émettre car réprimés avec une certaine violence. Si, au fort de la vague, nous avions voulu nous lancer dans la série, il semblait évident que nous serions partis avec un préjugé positif de la série, tant elle a reçu d’éloges. Si en effet nous venons à apprécier la série, nous serons alors satisfaits d’avoir écouter autrui et de se retrouver intégré dans le consensus. Si au contraire nous avions un avis moyen voir négatif sur ce que nous venions de voir, alors les conflits dans les débats ou la simple vue de ce même consensus aura naturellement tendance à empirer notre ressenti, ici de la série. En plus du simple avis porté sur l’ensemble, le visionnage peut aussi nous permettre de satisfaire une envie implicite, celle de faire partie d’une communauté qui existe sous nos yeux et de laquelle nous nous sentons exclus car nous ne possédons pas les codes qui la régissent. Une question évidente apparaît alors : A-t-on regardé La Casa de Papel en tant qu’objet artistique à part entière, en l’abordant par notre envie naturelle de la voir qui a émané du visionnage d’une bande-annonce ou de la lecture d’un synopsis, processus naturel d’abord d’une oeuvre, ou bien simplement par désir social de faire partie de cette majorité qui a vu et apprécié la série ? C’est en créant ce sentiment de besoin de visionnage pour se sentir exister au sein de communautés avec lesquelles interagir que les réseaux sociaux orientent les visionnages et biaisent les avis, en mettant en lumière certaines œuvres au détriment d’autres. En faisant là, il tend à uniformiser les avis et à rejeter ceux contraires, et remet en question l’idée même de notre libre arbitre face aux films.

 

Si une œuvre nous séduit ou nous déplaît, c’est avant tout car elle se confronte à notre propre prisme, alliage de la culture dans laquelle nous vivons, de l’éducation que nous avons reçue et de nos expériences de vie.

 

On le sait, le fondement même de l’art repose sur le plaisir esthétique et le beau, et relève donc de notre part de subjectivité. Si une œuvre nous séduit ou nous déplaît, c’est avant tout car elle se confronte à notre propre prisme, alliage de la culture dans laquelle nous vivons, de l’éducation que nous avons reçue et de nos expériences de vie. Ainsi, il ne peut pas par définition exister un consensus mais bien une pluralité de point de vue à propos d’une même œuvre, car chaque vie est unique en son genre. Avec l’unilatéralité des points de vue qui semblent de plus en plus prononcée ces dernières années, il semble émerger un certain culturocentrisme, voir un certain ethnocentrisme quant au rejet de certains cinémas sous le prétexte souvent d’une incompréhension des codes cinématographiques d’un pays, et ce culturocentrisme tend à porter atteinte à notre propre libre-arbitre face à l’art en tuant tout avis minoritaire contraire. C’est justement là que se pose la question du chef-d’œuvre : il répond avant tout à un consensus d’avis qui nous sont étrangers et qui ont élevé sur un piédestal une œuvre qui n’a théoriquement pas plus d’assurance qu’une autre de faire écho à notre propre conscience cinématographique. Si l’art est subjectif, c’est avant tout par notre libre-arbitre que nous devons construire notre culture, en expérimentant nous-même toutes les déclinaisons artistiques qui peuvent nous parler intimement. Si ce libre-arbitre cesse d’exister, alors un décalage naturel apparaîtra par rapport à notre propre prisme personnel et l’œuvre en question ne pourra plus résonner en nous comme elle le devrait, et cessera d’être art à part entière. C’est le danger même de l’expression des avis d’autrui : si les autres ont apprécié (ou inversement), ce n’est pas pour autant que nous apprécierons (ou inversement). Si bien évidemment certains films sont meilleurs que d’autres de par leur savoir-faire et leurs capacités à exploiter et optimiser les codes ancestraux du cinéma qui sont désormais rompus à la tâche d’immersion du spectateur, il n’en reste pas moins que les qualités et les défauts d’un film viendront en résonnance à un état d’esprit et à notre subjectivité, et que l’effet n’en sera que meilleur s’il n’est pas biaisé, c’est-à-dire s’il émane de notre libre-arbitre et de notre conscienciosité à choisir de regarder une œuvre qui peut nous plaire pour des raisons propres à chacun.

 

Le cinéma étant un art avant tout subjectif, il revient à nous seul de nommer « nos chef-d’œuvres », de les aimer, et de laisser le cinéma faire son plus beau rôle, celui de bercer nos vies et nos imaginaires.

 

C’est donc non pas en suivant obstinément les avis formés par le passé, par des gens qui nous sont plus ou moins proche, et que nous jugeons plus ou moins compétents, que nous pouvons pleinement accomplir le devoir de l’art. Dès lors, il ne semble pas nécessaire d’aimer un chef d’œuvre ; il faut avant tout que ce dernier exprime en nous quelque chose, et cela dépend tout autant du spectacle que du spectateur. Une même œuvre ne parlera pas de la même manière à la personne que nous sommes à l’âge de l’enfance, en étant adulte ou bien vieillard : le cinéma et l’art en général reste avant tout l’expression d’un moment instantané, qui une fois terminé ne subsistera qu’en temps que souvenir et que nous ne pourrons jamais revivre exactement de la même manière. C’est justement ce côté unique qui en fait toute sa singularité et sa beauté, car c’est par l’expression de notre propre prisme et non celui des autres, exprimé sur Facebook ou sur une vieille revue spécialisée, que résonne l’œuvre. En choisissant consciencieusement ce que nous visionnons en cet instant, nous nous octroyons la liberté d’exprimer notre subjectivité et ainsi de rendre à l’œuvre d’art en question ces lettres de noblesse. C’est précisément là qu’intervient une dernière fois notre question initiale : Doit-on nécessairement aimer un chef d’œuvre ? En effet, il semble stupide de dire « un chef d’œuvre », tant cela semble répondre à des critères objectifs arbitraires que nous n’avons pas nous-même fixer. Le cinéma étant un art avant tout subjectif, il revient à nous seul de nommer « nos chef-d’œuvres », de les aimer, et de laisser le cinéma faire son plus beau rôle, celui de bercer nos vies et nos imaginaires.

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