Rencontre avec Myrna Nabhan

Politologue et rédactrice au Huffington Post, Myrna Nabhan nous fait l’honneur d’une interview à l’occasion de la sortie le 26 septembre prochain au Cinéma Galeries de son documentaire « Damas – Là où l’espoir est le dernier à mourir ».

Que reste-il à un peuple dont la guerre est devenu le lot quotidien ? C’est la question du documentaire poignant et boulversant de Myrna Nabhan, qui est allée interroger la population syrienne, sans considération de rang social, culturel ou religieux. Des témoignanges émouvants et nécessaires dans un monde occidental où la guerre est à la fois omniprésente et inconnue.

Damas - Là où l'espoir....jpg

D’un jeune enfant qui rêve de devenir capitaine au chauffeur de taxi rempli d’optimisme et la jeune diplômée qui prend la perte de ses jambes avec une certaine légereté, on ressort du documentaire avec une agréable sensation que l’espoir, malgré toutes les tentatives de ces obscurantistes, sera bel et bien, comme le dit le sous-titre, la dernière chose à mourir.
Témoignage poignant et essentiel sur le conflit en Syrie, le documentaire de Myrna Nabhan est un absolu immanquable.


Ciné Maccro : Rédactrice au Huffington Post et politologue, vous avez franchi le pas de la réalisation avec ce documentaire : pourquoi ce changement de domaine ?

Myrna Nabhan : Rien ne me destinait à faire un film mais cette guerre est devenue une part intégrante de moi-même. En 2011 lorsque tout a commencé en Syrie, j’étais en train de finir mon Master en sciences politiques et relations internationales à l’Université Libre de Bruxelles. En choisissant l’étude des conflits comme spécialité, j’étais loin de penser que je serais précipitée au cœur du conflit le plus compliqué du XXIe siècle et que cela allait à ce point guider mes choix de vie.  La Syrie que j’ai connue, que j’ai aimé et dans laquelle j’ai grandi, n’est pas la Syrie que la majorité des gens ont découvert ces dernières années, à travers les médias et le conflit. A mes yeux, la Syrie ne se résume pas à la guerre et à la destruction. Mais très vite les mots se sont avérés insuffisants et ne parvenaient plus à exprimer l’étendue de la réalité de terrain. Je faisais tout mon possible pour expliquer mais le flux constant d’images de guerre et d’horreur dans les médias me semblaient déconnectées des réalités humaines sur place. J’ai donc décidé de tout plaquer, d’embarquer une caméra dans mes valises et de partir à la recherche de ces images manquantes de nos écrans de télévisions pour réaliser un documentaire et donner la parole à ceux qu’on n’entend pas.

CM : Vous êtes d’origine belgo-syrienne : cela a-t-il eu une influence dans votre décision de réaliser ce film ? Avez-vous appréhendé ce projet comme quelque chose de personnel ?

MN : Surement… Je suis née à Bruxelles, j’ai grandi à Damas et je suis revenue à Bruxelles pour mes études et j’y suis restée depuis avec des allers-retours en Syrie, même à plusieurs reprises depuis le début du conflit. Mais de chaque voyage là-bas, je revenais très affectée. Derrière mes sourires se cachait une mélancolie permanente et un sentiment d’impuissance de plus en plus difficile à gérer. Je m’en voulais de vivre en sécurité ici, et de pouvoir fermer les yeux quand je n’en pouvais plus de voir ce cauchemar, là-bas. La guerre n’est pas terminée simplement parce qu’elle disparaît de nos écrans. La seule chose qu’il m’était possible de faire dans ces circonstances était de tenter de retranscrire la souffrance de ce pays pour que peut-être d’autres ici puissent la ressentir. Parce que la Syrie n’est plus la Syrie, parce que de nombreuses personnes veulent comprendre ce qui s’y passe et parce que ma Syrie était en train de s’écrouler jour après jour, j’ai voulu la fixer par les mots et l’image, les seules armes dont je dispose.  

CM : Le monde occidental vit paradoxalement avec ces images quotidiennes de la guerre sans jamais en comprendre la réalité : aviez-vous comme objectif, en interrogeant cette population, de montrer un visage plus « humain » de la guerre ?

MN : Malheureusement nous sommes dorénavant habitués à entendre parler des populations civiles qui subissent les guerres principalement que par statistiques. On s’intéresse rarement aux petites histoires individuelles qui forment la grande. Je voulais vraiment rendre hommage à des fragments de vies qui ont toutes un nom, une histoire, des rêves et des peurs, les mêmes aspirations que quiconque sur terre, et qui n’ont pour seule arme contre le chaos que leur fureur de vivre.

CM : Qu’est-ce qu’on ressent quand on recueille ces témoignages ?

MN : Là, il n’y avait plus d’écran entre moi et toutes ces victimes de la guerre. J’ai appris à prendre de la distance par rapport à ce que je vois, sinon on ne s’en sort pas. Car voir la guerre à travers la lentille de sa caméra ne rend pas la situation moins difficile. On est confronté à un condensé de misère et de détresse humaine. J’ai une mémoire visuelle assez forte et il n’y a aucun bouton sur lequel appuyer pour effacer la vision de la souffrance et de la douleur. Elle m’a appris cela à travers toutes ces rencontres. Tous ces gens que je n’aurais peut-être jamais rencontrés dans une autre vie, ces gens à qui la guerre a tout volé, sont des leçons de courage et d’abnégation, sans qu’ils ne s’en rendent eux-mêmes compte, car eux ne font que tenter de vivre en s’adaptant à un contexte fou sur lequel ils n’ont simplement aucun contrôle.

CM : Comment se passe le tournage d’un documentaire dans un pays en guerre ? Y a-t-il des contraintes matérielles ou humaines à subir ?

MN : Le contexte de guerre rend difficile un travail de préparation en amont. Sur place j’ai dû donc composer avec les réalités d’un pays en guerre. Le tournage s’est étendu sur plusieurs périodes et a été assez éprouvant. Alors que j’apprenais un nouveau métier, j’apprenais aussi le prix de l’humanité et de ses souffrances.  En passant du temps là-bas, parfois dans des conditions très dures, j’ai appris ce qu’est vraiment la peur quand les tirs déchirent les airs, l’insécurité quand les jours ressemblent à la nuit, ou encore le sentiment de manque quand on n’a plus accès aux besoins les plus basiques auxquels devrait avoir droit n’importe quel être humain sur Terre. On réalise l’importance de choses que l’on prend pour acquises. Mais la guerre nous donne aussi d’incroyables leçons de vie. Elle m’a appris vraiment ce qu’était l’empathie, la solidarité, le courage. En plein milieu du chaos, de la destruction et de la mort, j’ai vu comment des gens ordinaires peuvent s’entraider pour tenter d’alléger la douleur de leur situation.

CM : Dans votre documentaire, une voix off est présente, mais de manière très succincte. Était-ce une volonté de votre part de vous détacher de votre sujet et de laisser la réalité brute du conflit s’exprimer à travers la voix de ces syriens ?

MN : Oui, en effet même si je vis également ce conflit étant donné que je suis moi –même d’origine syrienne et que je n’ai jamais cessé d’y retourner, il était nécessaire d’accompagner le spectateur dans ce voyage au cœur de la capitale millénaire en guerre.  Tout en mettant la lumière sur ceux qui vivent cette situation au jour le jour depuis près de 8 ans maintenant et qui ont du s’acclimater à la guerre, à l’omniprésence de la peur et à la proximité de la mort… cette société profondément transformée qui a dû apprendre à tolérer l’intolérable.

CM : Vous donnez énormément la parole aux femmes dans ce film, au point qu’on pourrait quasiment le qualifier de féministe : aviez-vous à cœur d’interroger particulièrement les femmes ou cela s’est-il imposé au gré du tournage ?

MN : C’est vrai que les femmes sont au cœur de ce film qui donne à voir une réalité habituellement passée sous silence dans le bruit et la fureur du conflit qui ravage la Syrie. Je voulais traiter la question de la situation des femmes, car c’est une question fondamentale que l’on retrouve de tout temps dans les situations de pays en conflit où les sociétés se transforment. La guerre est un facteur de plus dans ces changements et, évidemment, la question des droits des femmes a été mise au-devant de la scène. Il est vrai que la plupart de mes longs entretiens étaient avec des femmes : elles ont beaucoup de choses à dire et on ne les entend pas assez, mais ce n’était pas une volonté de base, cela s’est imposé au gré du tournage.

CM : Vous offrez également beaucoup la parole aux enfants : que représente cette jeunesse syrienne dans cette guerre pour vous ?

MN : En effet je suis très concernée par la question de l’impact de la guerre sur les enfants. A mes yeux les enfants sont toujours les principales victimes d’un conflit. Ils sont dépossédés de leur enfance. La jeunesse syrienne est une jeunesse sacrifiée, à qui on a volé tous les droits. On entend beaucoup le terme « jeunesse perdue », je reste encore optimiste qu’on peut encore la sauver si le conflit prend fin rapidement.

CM : Ce qu’on peut tirer entre autres de votre documentaire, c’est la triste conclusion que la guerre est devenue le lot quotidien de la population civile. Une séquence vous montre ainsi effrayée par le bruit d’un missile, alors que les femmes qui vous entourent n’y prêtent plus attention et sont même capables de reconnaitre le modèle au bruit. Comment vit-on, le temps du tournage, avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Cela influence-t-il le processus filmique ?

MN : Au début, j’étais terrorisée de tout ce que je voyais, entendais, vivais et ressentais. J’étais envahie par mes émotions et n’arrivais pas à les contrôler. Je me disais que j’allais rester en vivant comme les autres, même si je pouvais mourir comme eux. Et au fur et à mesure j’ai appris à rire avec eux au grondement des avions et au sifflement des obus.

CM : Ce qui rend votre documentaire aussi marquant, c’est la notion d’espoir, qui y est omniprésente. Tous ont appris à vivre avec la guerre et conservent malgré tout une certaine joie de vivre et l’espoir de voir le conflit se régler. Était-ce un message souhaité dès le départ, ou avez-vous-même fait cette découverte au fil des témoignages ?

MN : Ce conflit m’a fait découvrir la puissance et la résistance de l’esprit humain et à quel point il est une source d’inspiration incroyable. On apprend beaucoup de la guerre. On tente de s’adapter à une situation sur laquelle on n’a plus aucun contrôle. Et on apprend au fur et à mesure à regarder la guerre dans les yeux.  Ces notions de résilience et d’espoir se sont imposées d’elles-mêmes, au gré des rencontres, comme un élément central du film.   Quand les gens sentent qu’ils peuvent mourir à n’importe quel moment, ils vivent la vie de la manière la plus profonde et la plus pleine possible. Dans tout ce chaos, dans cette Syrie dans laquelle il est devenu si difficile de vivre, cette société à bout de nerf épuisée par cette guerre qui n’en finit pas, fait tout pour préserver ce qui lui reste d’espoir. Quand il y a beaucoup de mort, il y a beaucoup de vie aussi. Il y a de la vie là-bas, plus de vie que quiconque en dehors de ce pays ne peut l’imaginer. Là-bas on aime la vie car la mort n’est jamais loin, elle est là au quotidien. Malgré les blessures, les gens continuent de sourire, d’aimer, de se marier, d’élever des enfants car l’arme la plus puissante de cette guerre contre la terreur, c’est l’espoir et la résilience.

Nous vous remercions d’avoir répondu à nos questions et vous félicitons pour votre documentaire.


Myrna Nabhan est une politologue et journaliste belgo-syrienne, diplômée de la faculté de Sciences Politiques et Relations Internationales de l’Université Libre de Bruxelles. Passée notamment par le Huffington Post, elle est l’auteure de plusieurs tribunes et ouvrages et la fondatrice de Cham Consulting Group. « Damas – Là où l’espoir est le dernier à mourir » est son premier long-métrage.


Le Ted Talk de Myrna Nabhan

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