Les Frères Sisters

Les Frères Sisters, western franco-américain de 2018, réalisé par Jacques Audiard, avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed

Trop rare sont les réalisateurs français qui arrivent à tenter leur chance à l’étranger et recevoir une certaine visibilité. Pour sa première expérience outre-France, Jacques Audiard s’est entouré d’un casting XXL pour essayer de conquérir l’Amérique et de satisfaire son public. Objectif réussi ? Tentative de réponse en quelques points.

Dans une génération actuelle plus habituée aux films de super-héros et aux comédies, choisir le western est toujours délicat. Dans un registre aussi genré, Audiard prend le parti pris de s’éloigner du western spaghetti de Leone pour plutôt venir lorgner vers Huston et Ford. C’est d’ailleurs en construisant son film en trompe-l’oeil que le réalisateur français cherche à révéler toute la profondeur de son récit. En choisissant d’ouvrir sur une scène d’une intense violence dans une obscurité désarmante, il immisce dans l’esprit de son spectateur l’idée d’un film brut, embrassant la violence des oeuvres de Leone. C’est en déconstruisant au fur et à mesure de l’oeuvre ce postulat de départ que le réalisateur cherche à nous délivrer un message, en guise de dénonciation de l’hypocrisie des apparences. En déconstruisant ses personnages tout du long, Les Frères Sisters cherche à faire tomber les masques pour montrer que derrière l’image première, l’impression générale, il existe des personnes aux personnalités plus complexes. C’est Charlie et Eli, l’un le jeune frère fougueux qui semble dominer l’autre, alors que l’asymétrie de la relation est purement inverse ; c’est John Morris, détective consciencieux qui est rattrapé par sa propre conscience ; c’est Herrmann qui voit son idéalisme rattrapé par le cynisme du monde dans lequel il vit. Pour faire marcher ce système de faux-semblants, Audiard va s’appuyer sur un casting de choix qui livre une performance d’excellente facture, en jouant des images populaires de ces acteurs : Joaquin Phoenix n’est pas que le simple marginal borderline, John C. Reilly est tout sauf le demeuré de service, tandis que Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed joue une admirable composition inversé de leur rencontre dans Nightcall. En offrant vraiment aux acteurs un scénario en or pour démontrer leurs talents, Audiard nous livre un film à performance comme il est souvent trop rare aujourd’hui.

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Mais n’est-ce pas justement un point fort à double tranchant, se transformant en point faible, tel un Colosse aux pieds d’argile ? En prenant le parti pris dans un premier temps, Les Frères Sisters s’illustre en tant que course-poursuite haletante, faisant monter la tension pour la rencontre finale. Mais en désamorçant les attentes dans ce que l’on pense initialement comme le dernier acte, Audiard étire son oeuvre pour en faire un voyage initiatique familial. En allongeant à tout prix pour accéder à son final, il alourdit un récit, créant des longueurs et une certaine déception concernant la résolution de l’intrigue primaire. A trop vouloir rendre son film inspirant et réflexif, le réalisateur français en oublierait presque la quintessence du cinéma, celui d’apporter un certain plaisir à ses spectateurs. Plus qu’une vraie oeuvre transcendante, Les Frères Sisters semble se ressentir comme un film lourd, mettant constamment les idées du spectateur à terre, ainsi que ces envies et attentes face à un western, pour en place faire ressembler l’oeuvre à un drame initiatique. Si le mélange des genres est souvent bénéfique, il est ici plus piégeux qu’enivrant, nous poussant à chaque scène à être déçu du film qui s’expose devant nous, quitte à souvent vouloir regarder la montre.

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La réflexion doit-elle primer sur le plaisir du visionnage ? La question est intéressante, et Les Frères Sisters est un cas d’école pour démontrer les limites de l’intention car, à trop vouloir en faire, le film s’étire dans un troisième acte relativement lourd. Plus qu’un western, Audiard semble ici vouloir revisiter le monomythe de Joseph Campbell (popularisé notamment par Star Wars), avec Eli et Charlie en protagonistes principaux, le premier étant le maître quand le deuxième s’apparente plus au héros. C’est justement dans l’aboutissement de ce parcours initiatique qu’Audiard va flancher, en nous proposant un plot twist moral relativement malvenu et rendant assez artificiel la résolution de ce voyage initiatique. Si les bases furent assez habilement posées, c’est dans l’adversité que doit normalement rencontrer le héros, ainsi que dans le retour bénéfique final qui permet au héros de s’accomplir, que le film se prend le pied dans le tapis, en ne cessant de vouloir fourbeusement surprendre en se détachant de la structure pourtant si habituelle. En vouloir se tromper lui-même, Les Frères Sisters faillit finalement à sa tâche et passe quelque peu à côté de son chemin tracé, la faute sûrement à une volonté d’ancrage dans un mythe trop cadenassé pour offrir les libertés souhaitées.

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Mais Les Frères Sisters n’est pas pour autant un film raté. Outre les performances d’acteurs somme toute honorables, il serait injuste de ne pas s’arrêter à l’excellent travail visuel de Benoît Debie. L’identité visuelle très marquée, magnifié par un très bon travail de lumière mais aussi d’étalonnage, offre au film une patine très impressionnante qui magnifie vraiment l’action de l’écran. La mise en scène d’Audiard, si elle reste finalement assez simple, offre toute une fois un mélange cohérent, servant le propos et le récit de manière admirable. Si le film souffre, on l’a dit, de longueurs, il n’en reste pas moins une oeuvre intéressante à suivre, mais qui, sans réellement briller, ne peut réussir pleinement son pari et, s’il ne nous fait quand même pas regretter d’avoir payer notre billet, il est trop décevant pour passer de la catégorie « bon film » à celle de « film marquant ».

Malgré de solides arguments sur le papier, notamment un casting en or qui s’avère au rendez-vous, Les Frères Sisters rate le coche en cherchant à s’éloigner du western pour se faire voyage initiatique, sur les traces de Joseph Campbell. Si le plaisir en salles reste présent, le dernier acte, étendu à n’en plus pouvoir, perd le récit et le spectateur avec lui, et nous donne la simple sensation que le film aurait gagné à se terminer plus tôt, ce qui lui aurait sûrement permis d’être un grand film de 2018.


Note

3.75/5

Beau visuellement, admirablement bien joué, Les Frères Sisters cherche à revisiter le monomythe de Campbell dans l’Oregon des années 1850. Plus voyage initiatique que western, le film se perd dans ses développements et, s’il reste un bon film, nous laisse néanmoins un goût d’inachevé.


Bande-annonce :

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