Le Client

Le Client, drame iranien de 2016, réalisé par Asghar Farhadi, avec Shahab Hosseini, Taraneh Allidousti et Babak Karimi

Synopsis : Emad (Shahab Hosseini), professeur, et Rana (Taraneh Allidousti) forment un jeune couple qui prépare une représentation de la pièce de théâtre Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. À la suite d’un tremblement de terre qui a endommagé leur appartement, ils doivent déménager et sur les conseils d’un ami (Babak Karimi) ils emménagent dans un nouvel appartement. Celui-ci était occupé précédemment par une prostituée ; la venue d’un ancien client va changer leurs vies.

Il y a de ces films qui vivent de multiples vies en dehors du cinéma. Le Client fait clairement partie de cela. Doublement primé à Cannes (prix du scénario et prix d’interprétation masculine), le film d’Asghar Farhadi s’est retrouvé quelques mois plus tard au coeur d’une querelle diplomatique, quand, au moment des Oscars, Donald Trump bloqua l’arrivée, notamment, des Iraniens sur le sol américain. Influence ou pas, quelques jours seulement après cette décision, Le Client remporta l’Oscar du meilleur film étranger. Mais, outre ces aspects extra-filmiques, que vaut finalement le film ? Tentative de réponse en quelques points.

Déraciment physique pour dépaysement psychique. Voilà une formule qui pourrait résumer spirituellement Le Client. En choisissant d’ouvrir son oeuvre dans l’urgence, avec ce départ en catastrophe d’un appartement au bord de l’écroulement, Asghar Farhadi nous dresse immédiatement le portrait d’un couple en manque de repère, comme prémices des deux heures qui nous attendent. Personnages relativement stables et agréables, Emad et Rana ont tout pour séduire le spectateur. On s’habitue à eux et on les prend même en estime. C’est exactement cela que recherche le cinéaste iranien dans ce premier segment : dépeindre un couple de la classe moyenne à la vie paisible jusqu’à… On pense que tout rentre dans la normale quand il trouve refuge dans l’appartement de Babak. Mais les refuges peuvent parfois s’avérer des véritables prisons. En effet, le film commence véritablement à l’agression de Rana ; aussi brutal qu’imprévisible cet événement montre l’effritement progressif d’un couple où tout semblait aller ; Rana tout d’abord, femme violentée et marquée physiquement, se mue dans un silence et une passivité presque irréels, devenant le véritable fantôme de ce qu’elle était auparavant. Emad quant à lui, passe de professeur sympathique à homme à cran, cherchant à tout pris à mettre un visage sur la menace comme seul besoin pour avancer. La construction scénaristique est d’ailleurs très intéressante ; reprenant les codes des films de vengeance, Asghar Farhadi s’emploie minutieusement à ne pas montrer cette menace comme pour exacerber notre imagination, et ainsi amplifier la perte de repère des deux amoureux. En écartant volontairement le méchant de l’histoire, le réalisateur cherche à nous concentrer sur les supposés héros du film, de montrer les ravages que la vie peut provoquer dans les existences paisibles. Sans en dévoiler trop sur le dernier segment du film pour en préserver la surprise, Asghar Farhadi efface progressivement les limites manichéennes qu’il s’est employé à dresser dans un premier temps afin de nous questionner sur notre vision du monde, et on en vient à se demander finalement si la ligne entre victime et bourreau est si nette qu’on ne le pense.

Rana (Taraneh Allidousti)

On l’a dit, Le Client est un film sur le déracinement, aussi bien physique que moral. Dans un Iran sans vrai repère, Farhadi donne la sensation de métaphoriser une société en perpétuelle évolution, où les repères se floutent et la tradition se confronte à la modernité. Le plus bel exemple est la représentation théâtrale d’Arthur Miller ; véritable métronome du film, les scènes au théâtrale donnent une double impression : tout d’abord celle d’un chapitrage implicite du film, mais offrent également un paradoxe ; on a en permanence la sensation que, lorsque nos personnages sont sensés jouer quelqu’un d’autre, ils sont finalement plus eux-mêmes que le reste du temps. Le théâtre de Miller se mélange ainsi au théâtre de la vie, de telle sorte que la frontière n’est plus vraiment nette, et on ne sait plus vraiment distinguer ce qui relève du domaine du vrai de celui du jeu. Asghar Farhadi dresse un parallèle captivant entre les deux, poussant le vice en appelant son film « The Salesman », en référence à… « Death of a Salesman ». Le Client n’est pas le seul portrait d’un couple, mais le portrait d’une société en mouvement, qui à chaque moment peut basculer dans le drame. Farhadi redéfinit avec Le Client les frontières manichéennes du bien et du mal, et nous dresse le témoignage qu’à vouloir trop faire le bien, on peut facilement passer de l’autre côté et sombrer dans le mal, le tout avec une pudeur et une sincérité qui donnerait presque au film des allures de documentaire.

Emad (Shahab Hosseini) et Sanam (Mina Sadati)

En résumé, il serait fort dommage de résumer Le Client à ce qui l’implique en dehors de la pellicule, tant le film est d’une richesse thématique et cinématographique. Porté par un formidable travail d’Asghar Farhadi, qui signe là une mise en scène majestueuse, et le duo d’acteur Hosseini/Allidouati absolument fabuleux, Le Client montre qu’il serait si bénéfique pour le cinéma que la censure iranienne cesse, tant elle semble limiter l’expansion d’un des plus beaux cinémas du monde.


Note

9/10

Oeuvre humaine et majestueuse, Le Client offre une richesse thématique anti-manichéenne magnifiée par la grâce d’Asghar Farhadi et par un duo d’acteurs sublimes. Assurément un grand film de 2016.


Bande-annonce

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