An Elephant sitting still

An Elephant sitting still , film dramatique chinois de 2018, réalisé par Hu Bo, avec Zhang Yu (Yu cheng), Peng Yuchang (Wei Bu), Wang Uvin (Huang Lin) et Li Congxi (Wang Jin).

Sortie DVD/ BR : 4 juin 2019.

Synopsis : Dans une ville chinoise post-industrielle, Wei Bu est en fuite depuis qu’il a poussé par accident un lycéen qui le harcèle dans les escaliers. Huang Ling, un camarade de classe, a une liaison avec la vice doyenne et a des disputes fréquentes avec sa mère. Wang Jin, un vieux monsieur, ne peut rien faire quand sa famille le menace de le placer dans une maison de retraite. Yu Cheng, le chef d’un gang, tente de se remettre du suicide d’un ami, qu’il a lui provoqué. Leurs chemins vont se croiser quand ils se rendent à Manzhouli afin d’y voir un éléphant de cirque qui reste assis, immobile.

En guise de préambule, dressons un constat : du fait de sa forme intimidante, de son sujet peu réjouissant et de son contexte pour le moins morbide, An Elephant sitting still peut facilement apparaître comme étant un pensum purement indigeste, un bloc de douleur aussi massif que déprimant, un cri dont le désespoir est si épais qu’il finit par nous engloutir totalement… Mais alors, à quoi bon regarder un tel film ? Quel intérêt peut-on avoir à se glisser devant l’œuvre d’un cinéaste qui s’est suicidé juste après l’avoir terminée ? Si la question semble légitime, sa réponse s’impose à nous rapidement, à partir du moment où l’on ne mélange pas tout, l’expérience vécue par le cinéaste et celle du spectateur. Pour Hu Bo, ce film témoigne aussi bien de son mal-être que de son impossible guérison. Pour le spectateur, en revanche, An Elephant sitting still représente une proposition de cinéma, rare et précieuse, qu’il convient d’apprécier comme il se doit, en goûtant à sa poésie contemplative, à sa beauté sombre, à l’élégance avec laquelle l’imagerie proposée se fait le porte-voix de toute une génération, désenchantée et amnésique, qui a oublié l’existence même du mot « espoir ».

Pour gagner en universalité, il s’inspire ouvertement de ces grands peintres des errances humaines que sont Béla Tarr et Gus Van Sant. Symboliquement, d’ailleurs, la figure de l’éléphant lui permet de faire la liaison entre le cinéma du premier (en évoquant la baleine des Harmonies Werckmeister) et du second (en évoquant de manière évidente le fameux Elephant). Mais bien sûr, c’est surtout en se réappropriant leurs principes cinématographiques (travail sur le rapport au temps, sur la profondeur du champ, etc.) qu’il parvient à nous faire comprendre tout ce qui se trame en arrière-plan ou en hors champ – la violence, l’exclusion ou la mort à plus ou moins long terme- dessinant ainsi en creux le portrait d’une société chinoise profondément déshumanisée.

Peng Yuchang (Wei Bu) et Zhang Yu (Yu Cheng)

C’est par la forme, et elle seule, que s’exprime son propos et se dévoile sa vision du monde. Le plan-séquence, loin d’être une vaine afféterie, lui permet de conduire au centre de l’écran le mal-être de tous ceux que l’on cantonne habituellement à la marge : les laissés pour comptes, les asociaux patentés, les jeunes que l’on prive d’avenir ou les anciens que l’on préfère ne plus voir. Surgi alors un double mouvement, ou un double tempo, qui parvient à associer d’une certaine façon trajectoire collective et personnelle, cheminement concret et intime.

Ainsi, de par sa lenteur et sa proximité avec les personnages, le plan-séquence donne au long-métrage des airs de documentaire et fait transpirer les tourments intérieurs à travers une représentation au réalisme saisissant : la morosité du quotidien se ressent alors pleinement, tout comme l’impression tenace de voir des personnages quasi immobiles, englués dans des problématiques existentielles qui semblent à jamais insolubles. La multiplication des points de vue, avec cette caméra passant incessamment d’un protagoniste à un autre, dessine une élégante chorégraphie de l’errance, avec des personnages qui se croisent sans vraiment se voir, filmés de dos ou le regard éteint, rendant ainsi d’autant plus prégnant à l’écran les sentiments de détresse et d’abandon.

C’est toujours par l’image, en exploitant pleinement son pouvoir évocateur et en travaillant nos ressentis, que Hu Bo exprime une critique sociale des plus vives. En effet, à rebours des clichés gentiment adoubés par l’autorité en place, il nous dévoile le triste visage d’une Chine où tout n’est que béton, poussière, immeuble décati, ruelles bondées… cet univers est d’autant plus délétère qu’il semble noyer l’individu : isolé dans un arrière-plan laissé volontaire dans le flou, ce dernier tend à disparaître du cadre en étant annihilé par l’environnement toxique. La mise en scène se pare une nouvelle fois d’élégance pour enfoncer le clou de la diatribe : en isolant les visages, en mettant en contraste la netteté de la peau avec la noirceur environnante, en nous privant soudainement de la profondeur de champ, il nous invite à nous plonger dans ces regards où se reflètent le chaos du monde : la violence, l’injustice, l’intolérance, la peur de l’un ou le mépris de l’autre, et la mort bien sûr… la grande force de An Elephant sitting still réside dans sa capacité à se passer des mots pour faire résonner ce qui se cache bien souvent en hors champ ou dans les silences, à savoir l’effroyable violence du monde. C’est tellement bien fait, qu’on ne peut qu’applaudir.

Wang Uvin (Huang Lin)

Cela dit, il faut reconnaître que An Elephant sitting still à les défauts de ses qualités. Son jusqu’au boutisme formel peut être perçu comme un geste abscons et maniériste ; quant à sa manière de déployer sa narration, par vagues successives de plan-séquence, elle peut également irriter par son aspect mécanique et répétitif. On pense alors à la fameuse Condition de l’Homme de Kobayashi et sa narration lourdement insistante. Même si on s’en approche parfois dangereusement, Hu Bo parvient à tirer son épingle du jeu en dotant son film d’une vraie dimension poétique. Une manière comme une autre d’aérer son film et de donner au spectateur une vraie bouffée d’oxygène.

De la même manière qu’il fait traverser son film par un double mouvement, Hu Bo donne à son récit une double temporalité, opposant tacitement le temps réel à celui des sentiments. Et bien sûr, c’est là où se niche son écriture poétique, invitant le spectateur à quitter une terre fermement désenchantée pour suivre de subtiles envolées mélancoliques, nourries habilement par le jeu sur les lumières (lumière crue, obscurité grandissante…) et les sonorités (avec notamment le leitmotiv musical de Hua Lun), donnant à l’émotion le pouvoir de nous transporter hors du temps, hors de la réalité cafardeuse, vers un ailleurs gorgé d’espérance. C’est ce que symbolise d’une certaine façon cet éléphant légendaire qui serait capable de rester indifférent à la violence du monde, en s’élevant du marasme quotidien par la pensée ou la sagesse. Évidemment, pour Hu Bo, cet idéal semble utopique, donnant à son film la forme d’une puissante allégorie du désespoir. Mais on peut y voir aussi la prière qu’un cinéaste adresse à ses concitoyens, les invitants à retrouver une communion entre les êtres, aujourd’hui disparue : c’est ce que semble nous indiquer ce plan sublime où, au cœur de la nuit, les errants solitaires s’unissent et interagissent, faisant soudainement gronder une terre qui se réveille enfin.

An Elephant Sitting Still, un cri dans la nuit…

Note

8/10

Poétique en diable, An Elephant Sitting Still est la parfaite illustration sur grand écran des propos de Musset : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. »


Bande-annonce


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