Voyage en terre inconnue #6 – L’empire de la perfection (2018)

L’empire de la perfection, documentaire français de 2018, réalisé par Julien Faraut, avec la voix de Mathieu Amalric

Synopsis : Le cinéma ment, pas le sport… Au début des années 80, le tennisman John McEnroe est copié dans toutes les écoles, étudié sous toutes les coutures, filmé sous tous les angles. Roland Garros 84 : il a tutoyé la perfection, et pourtant…


Bienvenue dans Voyage en terre inconnue, la chronique qui revient sur des films inconnus (ou presque) en France ! Aujourd’hui, pour ce sixième volet, dirigeons-nous vers l’Hexagone, pour plonger dans le style si singulier du documentaire : aujourd’hui, on parle de L’empire de la perfection, de Julien Faraut !


Le documentaire est un style unique de cinéma ; se destinant souvent à un public ciblé, et, plus que de conter une histoire selon les standards fictionnels, se tourne vers un modèle explicatif afin d’éclairer son spectateur sur son sujet. L’empire de la perfection ne fait pas exception à sa règle pour évoquer les rapports entre sport et cinéma au travers du plus cinéphilique des tennisman, John McEnroe, et du plus tennisman des réalisateurs, Gil de Kermadec. Alors, le film est-il à la hauteur de son titre, ou s’éloigne-t-il grandement de ladite perfection ? Tentative de réponse en quelques points.

« Le cinéma ment, pas le sport ». Cette phrase, signé Jean-Luc Godard, ouvre L’empire de la perfection. Dès la première phrase, le décor est planté : si antinomiques de base, pourquoi le sport et le cinéma entretient ce lien si étroit ? En découpant intelligemment son documentaire en 3 actes, Julien Faraut nous questionne sur le regard du cinéma sur le sport, puis sur le regard du sport sur le cinéma, avant de montrer d’un regard pudique la symbiose des deux. En introduisant en début de film Gil de Kermadec, ancien DTN de la fédération française de tennis et passionné de cinéma, le film s’attaque aux bases de son propos ; dans la volonté de faire des films pédagogiques (tel un documentaire), Gil creuse l’histoire du tennis en cherchant la formule la mieux adaptée aux mouvances de son temps et aux attentes du public afin de délivrer son message : les bases de son sport, le tennis. Comme le dit le documentaire, il était un homme qui se détachait des standards, n’aimant pas regarder un match à la télévision ; Gil de Kermadec aimait le tennis intrinsèquement, et cherchait à trouver sur la terre de Roland Garros le joueur qui lui offrirait le mieux le potentiel d’une explication technique et tactique de son sport. Son candidat idéal sublima le monde du tennis dans les années 1980 : John McEnroe.

Duel entre la caméra de Gil de Kermadec et John McEnroe.

John McEnroe est-il le plus cinématographique des joueurs de tennis ? Personne n’a oublié la personnalité de feu de l’américain, qui contrastait avec son jeu d’une élégance à toute épreuve. Tel Gil de Kermadec, Julien Faraut nous dépeint tout d’abord le joueur, dans tout son sens technique et tactique. Mais le glissement s’opère progressivement pour évoquer la personne plus que le tennisman : McEnroe est-il un acteur sur le court ? Est-il dans une espèce de caricature, dans un mensonge cinématographique, ou dans une justesse sportive ? Plus qu’un documentaire sur le jeu, c’est un documentaire sur la psychologie du jeu ; qui plus que McEnroe peut prétendre à être le parfait exemple sur ce sujet ? Le rapport de McEnroe à son image semble avoir captivé Gil de Kermadec, tant celui qui passait des coups de sang, qui semblait sortir si facilement de sa concentration ne supportait pas les caméras et les micros. Dans une creusée analytique du mental de l’américain, L’empire de la perfection nous questionne sur la psychologie du plus unique des joueurs de tennis comme sur le réalisme de ce que nous voyons. Comme l’a dit Godard, « Le cinéma ment, pas le sport. » Est-ce que Gil de Kermadec nous montre le cinéma de McEnroe ou nous montre le sportif ? Une question dont nous aurons jamais réellement la réponse.

C’est à ce moment qu’il faut évoquer une autre force de ce documentaire : la narration de Mathieu Amalric. Pleinement concerné par son sujet, l’acteur arrive à donner du rythme et de l’envie à son récit tout en ne prenant pas le pas sur l’image, et permet ainsi de constituer avec cette voix off un point d’appui solide au réalisateur pour que ce dernier puisse dérouler son documentaire. Cette voix off justement trouve son acmé dans le dernier segment, où l’explicatif laisse place au démonstratif ; tel une synthèse de tout le documentaire, la finale de 1984 contre Ivan Lendl est peut-être le match le plus démonstratif de la singularité de McEnroe, celui où son jeu et son cinéma n’ont fait plus qu’un comme rarement, tel une véritable tragédie grecque ou un grand scénario de cinéma. Dans une finale unique en son genre, L’empire de la perfection dévoile tout son sens : cinéma ou sport, réel ou non, la rigueur technique de McEnroe lui a permis de tutoyer la perfection en 1984 avec une des plus grandes, si ce n’est la grande, saisons jamais réalisées sur le circuit. Malgré cela, sa volonté constante de perfection, l’a poussé dans ses plus grands retranchements, et l’empire psychologique qu’il dressait sur le court, allant jusqu’aux arbitres et aux caméras, qui devaient aller dans le sens du champion, était aussi bien sa force que sa faiblesse.

John McEnroe.

L’empire de la perfection est donc un très grand documentaire, captivant sur sa manière de traiter son sujet. Aussi bien réflectif sur le sport que sur le cinéma, Julien Faraut fait de John McEnroe la figure de proue de sa réflexion sur les limites du sport dans le niveau mental, et sur les différences pas si nettes entre le cinéma et le sport. « Le cinéma ment, pas le sport », disait Godard. Plus que d’apporter des réponses, Julien Faraut pose des questions sur l’unicité du sport et de la volonté permanente de perfection. Actuellement disponible sur OCS, on ne peut que vous poussez à aller le voir de toute urgence.


Note

10/10

Surprenant documentaire que cet empire de la perfection. Questionnant sur l’art, le jeu et l’obsession, Julien Faraut prend la figure de John McEnroe pour nous questionner sur le sport et le cinéma. « Le cinéma ment, pas le sport. »


Bande-annonce

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