Le Clan des Siciliens

Le Clan des Siciliens, polar français de 1969 réalisé par Henri Verneuil avec Alain Delon, Jean Gabin, Lino Ventura…

Synopsis : Vittorio Malanese, chef du clan des Siciliens, organise l’évasion du truand Roger Sartet pour l’aider à réaliser un audacieux hold-up.

Dans l’histoire du cinéma français, peu de films peuvent se targuer d’une réputation aussi glorieuse que Le Clan des Siciliens. Casting de haut vol, réalisateur de génie, compositeur de légende : tous les ingrédients étaient réunis pour faire du long-métrage d’Henri Verneuil une oeuvre mémorable. Et le public ainsi que les critiques ne s’y sont pas trompés. Retour aujourd’hui sur l’une des œuvres majeures, à juste titre, du cinéma hexagonal.

De gauche à droite : Lino Ventura, Henri Verneuil, Jean Gabin & Alain Delon

Plus qu’un film, Le Clan des Siciliens, c’est une symbiose. Une symbiose entre, si l’on peut résumer cela sommairement, trois composantes : Henri Verneuil, le trio Delon-Ventura-Gabin, et Ennio Morricone.

Le premier, dont la réputation n’est plus à prouver et qui a tourné certains des plus grands films offerts par le cinéma français, offre avec Le Clan des Siciliens une réalisation de haut vol. Loin d’imposer son glorieux talent, il laisse son récit être moteur de son histoire et sait jouer avec sa mise en scène pour l’enrichir d’une multitude de détails qui rendent le film d’une justesse folle. Verneuil sait utiliser ce que lui offre le cinéma pour livrer la meilleure oeuvre possible, usant de sa palette de cinéaste pour sublimer son polar si classieux. Classieux, c’est bien le mot qui convient à la réalisation de Verneuil : par de grands mouvements amples, très lents, Verneuil étire son récit et donne une dynamique très particulière à son long-métrage rappelant, dans un aspect plus chaleureux, le Melville version Cercle Rouge. Quelques plans en grue viennent parsemer le film et donner une certaine ampleur à une mise en scène qui tend autant à l’intimiste qu’à l’ambition. Verneuil se montre également très friand d’un zoom qu’on n’oserait qualifier de leonien, tant Verneuil le diversifie, l’utilisant autant pour filmer un objet que pour focaliser le regard d’un acteur, servant ainsi le dynamisme d’une mise en scène impeccable. L’une des armes de Verneuil va également être son montage qui, comme sa mise en scène, se veut très ample, très doux, liant les scènes entre elles avec un naturel saluable, illustrant, et c’est là son essence même, les pensées et actions de ses personnages.
La réalisation de Verneuil est en effet là avant tout pour servir son histoire et non l’inverse. Le film regorge d’une multitude de détails indicibles mais qui vont donner au film cet aspect du quotidien et servir la tension du film autour de ce trio qui se tourne autour, donnant au film une richesse inégalée. Étirant ainsi son récit, le film se targue d’une ampleur, prenant le soin de bien développer ses personnages, enrichir ses dialogues et présenter ses décors. Des décors, œuvre de Jacques Saulnier, à saluer tant ils sont d’une importance capitale pour dépeindre la vie courante de ces gangsters modernes, dont les traits physiques et vestimentaires sont les archétypes de ce genre de film mais dont leur environnement tranche avec le style habituel et donne au film cette saveur particulière, comme une sorte de film de gangsters à l’américaine “francisé”. Verneuil fait de cette famille sicilienne très soudée (au point d’avoir du mal à faire confiance à quelqu’un y étant étranger) le reflet d’une histoire à l’ambition avérée. On a souvent qualifié Verneuil de “plus américain des cinéastes français”, et la comparaison semble loin d’être étonnante vu l’ambition que le cinéaste se permet, bien aidé par un budget important de 15 millions de francs, en témoigne la scène d’atterrissage de l’avion sur une aire d’autoroute en construction, symbole d’un cinéaste qui donne à son film les moyens d’impressionner le spectateur. Mais le film, contrairement à nombre d’autres moins subtils, a l’intelligence de ne jamais s’emballer et de jamais se vanter de sa propre grandeur : Verneuil, avant tout, offre une mise en scène lente, sans fioritures, sans temps mort, pour permettre à ses personnages de s’y développer et exprimer le talent de ses acteurs. Des acteurs bien aidés par les savoureux dialogues de José Giovanni, co-scénariste du film avec Verneuil et Pierre Pelegri (le tout basé sur un roman d’Auguste Le Breton), qui offrent des interactions ciselées et travaillent à ce sentiment de réalisme et de quotidien que le film maîtrise admirablement et que lesdits acteurs subliment.

Commissaire Le Goff (Lino Ventura) et Roger Sartet (Alain Delon)

Et quels acteurs ! Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon, soit trois des plus grandes légendes du cinéma français, dont la carrière est fantastique et le respect éternel. Face à un tel alliage d’acteurs, l’on aurait pu craindre une bataille d’egos qui aurait pu nuire au long-métrage. Mais le travail d’équilibriste de Verneuil est absolument splendide, et les trois acteurs travaillent en osmose plutôt qu’en opposition, permettant à chacun d’entre eux d’avoir son moment de gloire et d’exprimer son indiscutable talent. En patriarche bourru mais ne manquant pas d’une certaine subtilité, Jean Gabin fait des merveilles ; Lino Ventura en commissaire imperturbable est ici dans quelque chose qu’il connait sur le bout des doigts, et livre une partition parfaite ; et Alain Delon, truand à la gueule d’ange, fait montre du charisme naturel qui est le sien, et l’on est happé par ces yeux d’un bleu glacé qui irradient chacune des scènes. Aucun acteur ne prend le pas sur l’autre, et Verneuil, qui avait déjà travaillé avec chacun d’entre eux précédemment (Gabin, seul, sur Un Singe en Hiver en 1962, Gabin et Delon sur Mélodie en sous-sol en 1963, et Ventura sur Cent Mille Dollars au Soleil en 1964), gère les egos de la plus belle des manières, et ceux-ci ne phagocytent jamais un film qui aurait pu en pâtir. Cela donne donc l’occasion aux personnages secondaires de pouvoir être creusés plus en détail et de renforcer cette sensation de réalisme, notamment en dépeignant une vie familiale somme toute habituelle, où chacun a l’occasion d’exprimer ses dilemmes et tourments intérieurs, que ce soit Monique, la soeur de Roger Sartet (Alain Delon), tourmentée par la vie tumultueuse de son frère, ou Jeanne Manalese, femme d’Aldo, fils du patriache Gabin, qui a du mal à être acceptée du reste de la famille sicilienne et qui ira trouver du réconfort dans le seul à même de comprendre ses déboires. Ainsi, le film se pare d’une étonnante richesse, chaque scène étant l’occasion de développer les liens entre les personnages sans jamais que ceux-ci semblent forcés ou de trop. Le film reste ainsi mémorable par la justesse de ses dialogues et interactions et l’équilibre d’un récit aussi haletant que lancinant.

Et que serait un chef-d’oeuvre sans une excellente bande-son ?

Roger Sartet (Alain Delon)

Ennio Morricone, collaborateur de toujours de Sergio Leone, sur un film policier français : cela avait tout pour susciter autant l’envie que la crainte. Le style si particulier du compositeur, si associé au western, allait-il créer l’alchimie nécessaire avec le film de Verneuil ? Force est de constater que le constat est sans appel : c’est une absolue réussite.

Une réussite d’autant plus effarante que le compositeur italien garde intacte sa patte, rappelant les plus belles heures de sa carrière et ses compositions les plus mémorables, Verneuil s’adaptant parfaitement à un style qui donne à tout le film une saveur particulière, à l’allure d’un requiem face à des archétypes au destin tragique (au sens pur, antique, de la tragédie). Le style Morricone, notamment par ce sifflement si caractéristique, est bien là, et l’on se sentirait presque emporté dans le monde de Sergio Leone. Mais Morricone sait adapter son oeuvre au film et livre une partition rythmée, classieuse, à l’image d’un film auquel il s’adapte parfaitement, et étonne notamment par l’utilisation d’une guimbarde (qu’il utilisait déjà en 1964 dans Pour une poignée de dollars), instrument au son étrange et qui donne un cachet insolite au film et sa bande-son et qui la classe définitivement parmi les plus hollywoodiennes et les plus mémorables du cinéma français. Une composition pour laquelle Verneuil a un respect tout particulier, sachant la mettre en valeur et la rendre indissociable de l’image sans jamais que l’une prenne le pas sur l’autre.

Une image ample, classieuse, comme évoqué, sublimée par la photographie d’Henri Decaë, dont la lumière et la composition donnent au film cet aspect chaleureux et classe, bien aidé, comme évoqué, par les magnifiques décors de Jacques Saulnier. Verneuil sait ainsi utiliser les talents à sa disposition pour créer l’oeuvre la plus ambitieuse possible, notamment dans le travail des corps qui sublime le travail des acteurs, en témoigne la scène d’exposition des trois protagonistes, modèle du genre rappelant les grands films hollywoodiens dans la manière de faire grandir l’attente autour du personnage en question, et est donc d’un audacieux modernisme pour son époque, le rendant toujours aussi pertinent aujourd’hui.

Mais Le Clan des Siciliens est aussi et surtout devenu un grand film parce qu’il est un modèle de son propre genre. Reprenant les archétypes du polar (flic incorruptible, mafieux patriarche, truand à la gueule d’ange) avec une réussite sans commune mesure, il développe une rocambolesque histoire autour de l’inéluctabilité d’un destin qui n’en est pas pour autant, comme le montre la fin, manichéen, et reste dans sa grande majorité d’une belle subtilité et d’un équilibre intact. Comme on l’a évoqué, le côté fataliste du film pourrait rappeler la grande époque de Jean-Pierre Melville, mais le film se détache d’une potentielle encombrante filiation par une réalisation plus chaleureuse, également plus intimiste (notamment dans le travail sur la lumière et les décors, plus enclins à rappeler le quotidien) et moins sujette à enfermer le spectateur dans un récit oppressant. Nulle idée de désigner la meilleure manière, mais il s’agit surtout de montrer l’éclatante réussite d’un cinéaste dont l’ambition résulte en un film d’un équilibre parfait qui a su tirer le meilleur de ses composantes.

Vittorio Malanese (Jean Gabin) et Commissaire Le Goff (Lino Ventura)

Le Clan des Siciliens est un grand film de par la qualité indéniable de son casting, dont l’utilisation réussie fut un fin exercice d’équilibriste, une ambitieuse mise en scène, dynamique et sachant se mettre au service d’un récit d’une fluidité exemplaire, accompagné par la musique crépusculaire d’Ennio Morricone digne de ses plus grandes compositions leoniennes. Le long-métrage d’Henri Verneuil ne démérite pas sa réputation. Tout dans ce film est le symbole d’un cinéma de l’ambition “à l’américaine”, empreint d’une classe et d’une audace sans pareil, où tous les protagonistes devant et derrière la caméra oeuvrent à une indiscutable réussite qui influencera tous ceux qui viendront après eux, français comme étrangers. Sans hésitation, l’un des plus grands films français, et l’un des plus grands films tout court.


Note

10/10


Le Clan des Siciliens est l’expression éclatante du génie de son réalisateur, qui oeuvre à la symbiose de toutes les composantes de son cinéma pour offrir l’une des œuvres les plus ambitieuses du cinéma français et une oeuvre, à juste titre, restée dans les annales. Un reflet d’une époque immémoriale, peut-être l’une des plus belles du cinéma français, ou en tout cas l’une des plus riches, et dont Le Clan des Siciliens, de par sa quasi-perfection, est l’un des exemples les plus criants.


Bande-annonce :

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