So Long, My Son

So Long, My Son, drame chinois de 2019, réalisé par Wang Xiaoshuai, avec Wang Jingchun et Yong Mei.

Synopsis : Au début des années 1980, Liyun et Yaojun forment un couple heureux. Tandis que le régime vient de mettre en place la politique de l’enfant unique, un événement tragique va bouleverser leur vie. Pendant 40 ans, alors qu’ils tentent de se reconstruire, leur destin va s’entrelacer avec celui de la Chine contemporaine.

Alors que nous n’étions pas encore totalement remis des dernières salves créatrices venues de Chine, commises notamment par les iconoclastes Bi Gan ou Hu Bo, Wang Xiaoshuai dégaine à son tour l’artillerie lourde avec une fresque mélodramatique de trois heures, qui se veut aussi intimiste que politique.

Chef de file du cinéma indépendant chinois, au style relativement classique ou académique, Wang Xiaoshuai cherche bien souvent à concilier la chronique familiale avec l’analyse historique, le regard porté sur l’individu avec celui englobant la société dans son ensemble. So Long, My Son ne déroge pas à la règle, parcourant près d’un demi-siècle d’histoire chinoise, allant de la Révolution Culturelle à nos jours, afin de mieux s’attarder sur le drame de ces familles soumises à la politique de l’enfant unique, menée par le gouvernement chinois au nom de principes démographiques et économiques.

La réalité que le film nous dévoile à ce sujet est plutôt glaçante (stérilisations et avortements forcés, infanticides, enfants cachés, etc.), et pourrait légitimer un cinéma au style très rentre dedans, lacrymogène et démonstratif à souhait. Fort heureusement, il n’en sera rien, Wang Xiaoshuai privilégiant les effets à combustion lente et les chemins de traverse pour atteindre son but. Des détours narratifs, nombreux et parfois alambiqués, que la caméra nous annonce dès les premières minutes, en glissant “innocemment” de personnage en personnage, de scènes badines en moments ordinaires, avant de nous faire deviner la présence d’un drame en arrière-plan.

Wang Liyun (Yong Mei) et Liu Yaojun (Wang Jingchun)

La mort de l’enfant, la déliquescence des rapports humains, la précarité sociale, et l’impossibilité du deuil dans une société qui nie l’individu au profit du collectif, voici les thèmes épineux que le cinéaste aborde avec une délicatesse des plus appréciables. Même si on pourra lui reprocher de parfois en faire trop, que ce soit sur le plan du récit (trop dense, trop schématique), de l’emphase ou encore de la morale (avec ce rachat final qui semble aussi inutile que douteux), il parvient néanmoins à rendre compte avec force des déflagrations multiples causées par une logique politicienne absurde ! Car c’est bien la volonté d’administrer les naissances, de vouloir réglementer l’intimité même des Chinois, qui prive ces derniers de tout bonheur possible. Quel que soit le rapport qu’ils ont pu avoir avec “l’enfant”, qu’il soit légitime ou non, naturel ou adopté, Yaojun et Liyun devront toujours composer avec la perte, l’absence, le remords ou le vide existentiel. Ils devront surtout s’accorder avec cette idée qu’ils ne pourront jamais être totalement des parents, une famille, des “vivants”.

La bonne idée alors, pour illustrer la non-vie des êtres privés de filiation, sera d’éclater la narration, privant ainsi de chronologie ceux qui sont contraints à errer comme des âmes en peine. So Long, My Son nous montre des personnages ballottés par les événements, subissant de plein fouet les remous provoqués par la politique étatique : sans enfant, sans ancrage fort dans l’existence, la dérive est constante, que ce soit au niveau social (perte d’emploi, déclassement professionnel, etc.), géographique (nouvelle ville, nouvelle région, impression constante d’être un étranger) ou familiale. En alternant le point de vue des personnages et en usant d’un habile travail de montage, Wang Xiaoshuai nous fait percevoir l’omniprésence d’un passé douloureux, la vie impossible de ces personnages englués dans le malheur : les mêmes scènes se répètent, avec pour seule variation la décrépitude des lieux et des protagonistes (on retrouve des vieillards, des habitations démolies, des unités de travail délaissées, etc.). Quant au foyer de Yaojun et Liyun, plus les relations sont corrompues, plus il se réduit comme peau de chagrin (passage d’un appartement urbain à une petite baraque campagnarde).

Wang Liyun (Yong Mei), Liu Xing (Wang Yuan) et Liu Yaojun (Wang Jingchun)

Dans une démarche sensiblement similaire à celle de Jia Zhang-Ke, Wang Xiaoshuai dresse une fresque historique au discours politique patent, s’attardant notamment sur l’emprise néfaste de la communauté sur l’individu. Les règles collégiales en effet, quel que soit le milieu dans lequel elles s’appliquent (usine, hôpital, groupe d’enfants…), vont toujours léser, briser, écraser l’individu. La politique de l’enfant unique devient en quelque sorte le porte-étendard de cette logique politicienne, ou encore la partie émergée d’un mal social beaucoup plus profond.

Mais peut-être ce qui caractérise le plus Wang Xiaoshuai, c’est la douceur avec laquelle il mène son film et dresse son constat pour le moins accablant. Sans se laisser aller au pessimisme ou à la complète amertume, il distille tout au long du récit une douce mélancolie qui devient rapidement entêtante. Entêtante, comme ces chansons dédiées au temps qui passe, Auld Lang Syne notamment dont les différentes reprises vont finir par consolider notre attachement aux différents personnages. Une douceur, d’ailleurs, que l’on retrouve dans le regard porté sur chacun d’entre eux : quelles que soient leurs fautes ou leurs failles, la bienveillance annihilera toute tentative de jugement. Quant à la justesse des comédiens (Yong Mei et Wang Jingchun sont tous deux formidables), elle va avoir raison de nos réticences et gagner notre empathie. Finalement, la douceur de So Long, My Son est sans doute son meilleur argument : elle est aussi bien le baume apaisant les douleurs de tout un peuple, que la porte d’accès à un cinéma qui se veut humaniste avant tout.

Wang Liyun (Yong Mei)

Note

7.5/10

Cette vaste fresque historique, certes parfois un peu trop dense et emphatique, parvient à surprendre agréablement par sa capacité à porter un regard objectif sur les cicatrices du temps, tout en célébrant le pouvoir de résilience de tout un peuple.


Bande-annonce

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