Le Duel #7 – Eyes Wide Shut

Le Duel est une rubrique en partenariat avec Le Drenche. Chaque vendredi chez eux, et chaque samedi ici, deux rédacteurs de Ciné Maccro confrontent leur avis, positif ou négatif, sur un film !

Eyes Wide Shut, drame érotique américano-britannique réalisé en 1999 par Stanley Kubrick, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Sydney Pollack…

Synopsis : William Harford, médecin, mène une paisible existence familiale. Jusqu’au jour où sa femme, Alice, lui avoue avoir eut le désir de le tromper quelques mois auparavant…


Le pour

Thomas g.

Dans un dernier soupir, l’apothéose

Eyes Wide Shut, c’est un miracle, la conclusion inattendue de la carrière d’un Kubrick fauché en plein vol, la première version du montage à peine achevée. Un miracle surtout par l’évidence même de son talent, un film où fond et forme se rejoignent pour créer la plus belle et la plus inespérée des oeuvres testamentaires.

Souvent considéré comme un long-métrage ennuyeux, indigne de ses glorieux prédécesseurs, Eyes Wide Shut souffre d’être, dans la filmographie de Kubrick, son oeuvre la plus singulière. Rarement en effet le réalisateur aura livré une oeuvre aussi lancinante, enivrante, hypnotique, à la lisière d’un rêve éveillé, ce qui, dans un cinéma empreint de pragmatisme, aura eu de quoi surprendre voire rebuter. Mais ici, aucune rupture dans la carrière du cinéaste : entre fascination pour la figure du double, interrogation sur la notion d’identité, travail sur l’utilisation de la musique, notamment classique, et cadres toujours savamment préparés et exécutés, Eyes Wide Shut mérite amplement le sobriquet de kubrickien. Pourquoi dès lors ce rejet d’une partie du public ?

Probablement parce que Eyes Wide Shut porte intrinsèquement l’antithèse de ce qui a fait la renommée du cinéaste. Un film qui a déjoué les attentes des spectateurs et dont le mysticisme a tendu à rompre avec la froideur d’un Kubrick dont le succès s’est d’abord construit par sa manière d’aborder de front, sans détour mais non sans méandres, le spectre de ses obsessions et de sa vision du monde. Dans Eyes Wide Shut, tout est caché, indicible, comme drapé d’un voile dont seuls s’échappent Tom Cruise et Nicole Kidman, formidable couple brouillant la frontière entre fiction et réalité et qui révèlent toute la nature du long-métrage. Nature ô combien fascinante autant que mystérieuse, qui ne demande qu’à voir son spectateur se laisser guider par un langoureux songe qui n’en finira pas de lui offrir tous ses secrets.
Loin de l’échec dont on lui a fait réputation, Eyes Wide Shut peut au contraire se targuer d’être, dans le fond, l’un des films les plus riches de Kubrick, et dans sa forme, l’un de ses plus cryptiques. Un alliage délicat mais ici grandiose, qui offre à son cinéaste un ultime tour de piste, où il vient confirmer l’étendue de son génie et sa propension à toujours surprendre le spectateur.

Et Kidman d’offrir à Kubrick son ultime pied-de-nez au l’Art qui l’a fait roi, et de conclure le film par ce simplissime : “fuck”.


le contre

Antoine c.

Ô temps, suspends ton vol

Douze ans après Full Metal Jacket, Kubrick revient pour un dernier baroud d’honneur avec Eyes Wide Shut au crépuscule du dernier siècle. Un film qu’il ne pourra jamais finir, lui qui décèdera d’une crise cardiaque avant la fin du montage. Mais aurait-il dû le commencer, déjà ?

Adaptation d’un roman de Schnitzler, Eyes Wide Shut se veut comme une synthèse magnifique aussi bien thématique que stylistique de l’oeuvre du Kubrick. Pourtant, englué dans un tournage de plus d’un an et demi, Stanley accouche en guise d’épitaphe d’une oeuvre lancinante (pour ne pas dire ennuyeuse) où lui semble aussi perdu que son personnage principal.

Le perfectionnisme de Kubrick le pousse régulièrement sur ce tournage à modifier le scénario au gré des prises d’un jour, ce qui explique sûrement ce flou artistique latent. On ne sait jamais vraiment où le film nous mène, et on ne sait jamais vraiment si lui-même le sait ; perdu dans l’immensité du postulat, on assiste avec les mêmes yeux incrédules à l’errance d’un Tom Cruise bien loin de l’image que l’on se fait de lui.

Les acteurs justement tentent tant bien que mal de se dépatouiller dans un exercice aussi difficile que désarmant. Nicole Kidman, malgré le fait que la postérité aura surtout retenu le peu de lingerie qu’elle porte ici, propose sûrement la composition la plus intéressante du film, tandis que Sydney Pollack, qui remplace au pied levé Harvey Keitel, pour des raisons que l’éthique m’interdit de citer, démontre qu’il arrive tout de même à se dépatouiller.

Bien sûr, le portrait ici est fait au trait grossier. Eyes Wide Shut est loin d’être irregardable, et arrive même à être intéressant par moments. Mais force est de constater qu’il s’apparente à une déception tant on a la sensation d’assister à une sortie par la petite porte pour l’immense Kubrick, où le talent semble ici subir les affres du temps. Combien aimerait-on pouvoir dire “Ô Temps suspends ton vol”, tant on aurait aimé que sa carrière se termine sur les notes des Stones de Full Metal Jacket ; le baroud érotique (motivation première de bien trop de spectateurs ici) qu’est Eyes Wide Shut constituant malheureusement une fin indigne d’un des plus grands réalisateurs de l’histoire.


Bande-annonce

2 commentaires sur “Le Duel #7 – Eyes Wide Shut

  1. Pour bien sûr! Pour ce qui est de l’accueil un peu froid du public, je pense que c’est dû aux bandes annonces et à la promo du film. En effet, le décalage entre ce qui a été vendu et le film est énorme. Quand on s’attend à voir un film et qu’on en voit un autre, on est forcément déstabilisé. Ceux qui auront fait l’effort de le reconsidérer et de le prendre pour ce qu’il est apprécierons toute la profondeur de l’oeuvre. Kubrick fini sa carrière, en nous laissant une filmographie éclectique, tout du moins dans les genres traités.

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