Ad Astra

Ad Astra, film de science-fiction américain de 2019 coécrit et réalisé par James Gray, avec Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Ruth Negga, Donald Sutherland…

Synopsis : L’astronaute Roy McBride s’aventure jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu et pour résoudre un mystère qui menace la survie de notre planète. Lors de son voyage, il sera confronté à des révélations mettant en cause la nature même de l’existence humaine, et notre place dans l’univers.

« Nul n’est prophète en son pays ». Expression galvaudée s’il en est, mais qui doit résonner dans l’esprit de James Gray comme une douloureuse leçon de vie, lui, l’américain d’origine, qui, en tendant à sa nation le miroir de ses propres démons, s’est vu rejeté par une partie du public comme de la critique, peu prompts à voir en face une sordide réalité. Le cinéaste semble en effet être, depuis son premier film Little Odessa en 1994, une anomalie dans le cinéma américain, dont on ne sait trop saisir s’il conserve pour le cinéaste une sorte de fascination face à une vision radicalement pessimiste, ou si l’aversion qu’il lui porte est bien établie. James Gray, c’est une énigme, un mystère, mais avant tout, c’est un auteur, que l’Europe a quant à elle célébré. Et alors qu’Ad Astra se fraie un chemin dans nos salles obscures, et que l’attente se fait pressante autour de ce film, hâtons-nous de plonger dans le vide spatial et la psyché de son cinéaste…

Une exploration dangereuse…
© Twentieth Century Fox

Les détracteurs de James Gray s’en retrouveront bien déçus, mais avec Ad Astra, James Gray n’a pas l’intention d’adoucir sa vision nihiliste de l’Homme.
Ad Astra, plus que le voyage spatial d’un homme dont la mission est de sauver sa planète, c’est une interrogation sur le rapport fondamental de l’humain à sa propre existence, dans la perspective, transcendantale s’il en est, de poser un regard acerbe sur l’évolution humaine.
D’un tel schéma de pensée, on est forcé de faire le rapprochement avec le fameux et adulé 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968), elle-même fresque monumentale sur l’humanité, ses déboires, teintée d’une vision autant nihiliste. Mais des héritiers, 2001 en eut à foison depuis sa sortie ; pourquoi Ad Astra s’en détacherait-t-il ? Parce qu’au-delà de ce simple rapprochement thématique, les interrogations que pose James Gray, sa manière de les exprimer, et sa propension de se détacher de l’imposante empreinte de son aîné, en font une oeuvre moderne à tous points de vue qui ne confond pas hommage et citation. Certes, les deux films partagent la figure du primate comme miroir d’une humanité qui a camouflé la stagnation de son évolution par une sophistication de ses relations et de son environnement ; certes, la vision nihiliste de l’Homme, répétant inlassablement dans le futur les mêmes travers, est commune. Mais s’en tenir là, c’est oublier que James Gray est un auteur, et que comme tout auteur, il est porté avant tout par sa propre perception du monde. Une vision hautement radicale d’une humanité dévorée par sa propre ambition, perclus de certitudes qui le mèneront à sa perte. Et il n’est pas anodin que James Gray ait lié intentionnellement Ad Astra au roman Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, créant ainsi une filiation avec une autre oeuvre pessimiste sur l’Homme, Apocalypse Now (1979) : Ad Astra, c’est avant tout le regard accusateur de James Gray sur une déshumanisation comme l’aveu d’échec de l’Homme face à ses propres limites, sa propre faillibilité. Le voyage de Roy McBride (Brad Pitt) vers son père (là encore, du Apocalypse Now dans le texte), c’est aussi celui de l’Homme vers ses propres peurs, la confrontation à l’inconnu et à la vision de sa propre finalité. Et James Gray, on l’a dit, est un auteur : rien d’étonnant donc, à ce que son personnage principal soit une telle figure solitaire.

Roy McBride (Brad Pitt) en quête de réponses
© Twentieth Century Fox

Car l’on aurait pu craindre, à juste titre, que livrer une telle vision de l’humanité soit perclus d’une certaine froideur peu propice à l’émotion. Pourtant, en donnant à cette pensée globale sur son espèce une portée intimiste, en en faisant également le récit initiatique d’un fils en quête de réponses, James Gray évite l’écueil du nihilisme distancier, et prouve en cela sa qualité de cinéaste, qui a su se détacher de ses glorieuses inspirations.
Roy McBride, au-delà de sa simple mission, c’est avant tout un loup solitaire, gonflé de certitudes envers lui-même, mais qui se révélera empli de fêlures et de questionnements existentiels bien plus passionnants. Un loup que James Gray isole dans le cadre, dans le son (la narration du personnage rythmant tout le film et créant une distance, le détachant de ses congénères, comme absent d’un monde dont il constate l’échec), prouvant ainsi la qualité réelle d’un cinéaste dont le travail cinématographique sert son propos. Un solitaire confronté, au cours de son périple spatial et de son avancée dans la noirceur de l’univers, au pire de l’homme : obéissance aveugle, rapports primitifs, figure castratrice du père… Chaque étape du voyage est pour lui une leçon envers sa propre espèce.
Mais nul question d’en faire une figure héroïque détachée de tous reproches, ce voyage étant également un voyage dans sa propre psyché, où ses démons resurgissent face à la grisante vision de l’inconnu. James Gray porte un regard sans compassion sur son sujet principal, ce qui ne l’empêche pas de lui donner une consistance dans laquelle Brad Pitt se glisse sans souci, donnant à ce héros de papier la portée shakespearienne d’un homme conflictuel, déconstruisant la figure masculine que l’acteur pouvait incarner (notamment dans Once Upon A Time in Hollywood sorti la même année), sans pour autant le plomber de ridicule.

Cette figure démystifiée du héros trouve toute sa force dans la relation père-fils, qui donne au voyage stellaire une dimension cathartique, où Roy semble tiraillé entre vengeance et pardon face à une figure paternelle étouffante. De la grande interrogation sur l’humanité, James Gray en fait donc également une plongée dans l’esprit embrumé d’un héros, qui se voit forcé de fêler sa carapace, à nu face à l’évidence même que l’ambition de l’Homme dépasse ses propres limites. Qui sommes-nous ? Sommes-nous dignes de nos ambitions ? A quoi bon la quête de l’absolue perfection ? Des questions sur la nature métaphysique de l’homme, reflet des obsessions d’un cinéaste, autant que celles du personnage sur sa propre nature existentielle : mêlant ainsi l’intemporel et l’intime et dosant subtilement l’apport de l’un et de l’autre, James Gray donne à Ad Astra sa digne ampleur.

Vertige stellaire…
© Twentieth Century Fox

Mais Ad Astra, au-delà de la portée de son message, c’est aussi le rappel de l’Art comme l’addition des talents au service d’un rêve, d’une idée, d’une vision. Celle de James Gray en premier lieu, lui qui a su mixer ses influences pour en tirer la substantifique moelle. Mais c’est aussi Brad Pitt, qui a su incarner cette figure masculine maltraitée avec une grande justesse ; c’est Max Richter, dont les compositions sont un merveilleux récital dans cette épopée stellaire ; c’est Hoyte Van Hoythema, directeur de la photographie, dont le travail visuel proprement vertigineux et splendide, donne à montrer ce que la technologie offre de meilleur : la suspension du réel au profit de l’inimaginable.

Un assemblage de talents divers au service d’un récit sur l’espèce humaine, qui saura contenter cinéphiles comme profanes. D’aucuns sauront lui trouver des défauts avérés, notamment l’académisme d’un scénario loin de toute originalité et qui phagocyte beaucoup ses autres personnages en dehors de son « héros » principal », ou encore la propension de Gray à se perdre quelquefois en pompeux verbiages : qu’importe. Ad Astra emporte, Ad Astra fait chavirer, Ad Astra fascine. Et qu’on l’apprécie ou non, la radicalité de sa proposition, la vigueur avec laquelle il s’y tient, l’ambition dont il souhaite se doter, pour le meilleur ou pour le pire, justifie le visionnage, ne serait-ce que pour rendre justice à un cinéaste qui n’a jamais dérivé de bord et qui, au crépuscule de sa carrière, méritera sûrement réévulation.


Note :

9/10


Au-delà d’un exercice scénaristique parfois bancal, Ad Astra est l’expression éclatante du Cinéma comme Art à la fois de l’enchantement et du désenchantement. Réflexion intime autant qu’existentielle sur l’homme et la perception de sa place dans l’univers, la proposition de James Gray mérite le détour, ne serait-ce que pour le trip spatial vertigineux que le film saura vous offrir.


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