Court Métrange 2019 : Interview du jury

Du 15 au 20 octobre, la 16e édition de Court Métrange ouvre ses portes à Rennes, une année placée sous le sceau du fantôme et de l’invisible. Pour encadrer cela, le jury de cette année, présidé par Pascal Laugier, réuni notamment Catriona MacColl, Karel Quistrebert, Joyce Nashawati, Hervé Mahieux, Christophe Taudière et Guy Astic (que vous pouvez retrouver individuellement en interview ici). Nous sommes allés les rencontrer, pour un moment passionné où il a été question de cinéma de genre et de l’état du cinéma français…

Ciné Maccro : Bonjour à tout le jury. Comment vivez-vous le fait d’être juré à Court Métrange cette année ?

Hervé Mahieux : C’est le premier jour, c’est difficile de répondre…

Christophe Taudière : C’est très délicat, c’est très intime, je ne sais pas si je peux répondre (rires) !

Catriona MacColl : Je prends du recul, voilà ! On le vit super bien, on ne se connaissait pas tous, on le vit bien.

Pascal Laugier : Je le vis bien ! On est content de voir des films, on a l’appétit de voir des films. On est tous assez cinéphiles, on veut se payer une bonne tranche, de profiter pendant 3, 4 jours de vivre que pour ça, autour de ça.

C.M. : Dans un festival aussi marqué sur le genre, qui le prône depuis 16 ans maintenant, quelle vision vous avez de ce choix ?

P.L. : Qu’on arrête d’appeler ça le genre parce que je sais pas ce que ça veut dire. Quel genre ? C’est quoi le genre ? Je ne dis pas ça contre le festival, c’est un festival d’horreur, de fantastique et de science-fiction, mais je ne prends plus du tout à mon compte l’idée d’un cinéma qui s’appellerait le cinéma de genre : c’est en France une forme de ghetto, c’est l’idée du Festival de Cannes où ces films-là c’est à minuit hors compétition, ou à Venise dans d’autres salles… Ça me gonfle, quand le CNC fait son aide spéciale pour « le cinéma de genre » une année, je trouve absolument ridicule : c’est une expression que je n’aime plus du tout. A une époque, cela voulait dire quelque chose : d’un côté il y avait une presse mainstream qui parlait des films avec Romy Schneider, et de l’autre il y avait Mad Movies, Starfix qui parlaient des films méprisés par les autres : on savait ce que ça voulait dire. Aujourd’hui le genre il est partout, il est nulle part, la comédie française c’est un genre, le drame historique c’est un genre.

Karel Quistrebert : C’est quelque chose qui date des années 30, des studios hollywoodiens, où là effectivement il y avait des genres. Mais le genre c’était le mélo, c’était la comédie musicale, c’était juste une manière pour les studios de se démarquer. Il y a des genres cinématographiques, des thèmes cinématographiques, mais c’est vrai que c’est super agaçant de dire « cinéma de genre ». En plus, c’est tellement vaste… Un péplum, un western spaghetti, un film d’horreur gore, cherchez l’erreur !

P.L. : En France on sait bien ce que ça veut dire : ça veut dire horreur, fantastique, science-fiction…

K.Q. : Voilà, c’est super fermé ! Alors que c’est un cinéma ouvert !

P.L. : Ce qui est émouvant justement de venir à Rennes dans un festival comme ça, cela permet de voir que dans le monde entier, il y a un tas de jeunes mecs, jeunes nanas qui adorent ça, et en France on se demande : pourquoi ça ne se retrouve pas dans les longs-métrages ? Il y a tellement de chouettes courts-métrages, et que ça reste lettre morte dans le passage au long, en tout cas ça ne se fait pas de manière industrielle, que chaque film, chaque long-métrage fait comme ça en France est toujours un espèce de prototype orphelin, produit d’extrême justesse, sous-budgété, et c’est ça qui me rend triste. Je vois les forces vives, incroyables, cette génération qui a grandi, parfois avec les mêmes films, avec les mêmes envies, les envies de baroque, les envies d’expression et puis qu’en France ça bouge pas ! Le paysage audiovisuel français, c’est toujours le même… C’est étonnant. Quand je vois ces films, je me dis : que vont devenir tous ces gamins qui ont fait ces films, qu’est-ce qu’ils vont faire ?

C.M. : On remarque en France depuis 2/3 ans, avec par exemple le succès de Grave, d’autres de genre…

H.M. : On ne va plus dire genre, on va dire « axé sur » ! (rires)

C.M. : … axés sur l’horreur, la science-fiction, comment voyez-vous cette réémergence sur le long ?

C.M. : Quelle réémergence justement ?

P.L. : Quelle réémergence ? Il y a pas de réémergence. Depuis mon premier long-métrage, depuis Saint-Ange, j’entends parler, à l’époque c’était juste après Le Pacte du Loup, c’était Canal+, tout ça n’est pas vrai. Grave n’est pas vraiment un succès, c’est un succès d’estime mais ça ne fait pas d’entrées. Martyrs, ça n’a fait aucune entrée. Evidemment, ça nous aide à faire le film suivant, mais ce n’est pas un succès. Il semble quand même que l’on ait bien maté le public en France depuis 50 ans, à se dire si c’est du fantastique c’est américain, si c’est intimiste c’est français. Tout ça est incroyablement périmétré, et pour faire bouger ces lignes, c’est extraordinairement compliqué. On peut quand même faire, comme moi ou d’autres, dans les marges, arriver à bricoler ces films avec plus ou moins de facilité. Mais moi, depuis 2003, j’entends parler du « frémissement du cinéma de genre » en France, je ne sais pas combien il y a de documentaires sur le genre… Il y a plus de documentaires sur la question que de films ! Je me sens totalement sorti de ce débat-là, je pense que ça ne bougera pas, que ça reste prototypal.

C.M. : Est-ce que le court peut alors constituer un moyen d’avenir pour l’horreur, le fantastique, la science-fiction ?

P.L. : Ca ne peut pas être l’avenir, il n’y a pas d’industrie du court, c’est toujours un moyen de montrer ce que l’on sait faire avant de passer au long. Malheureusement, on ne peut pas vivre en faisant des court-métrages.

C.T. : Ca se saurait !

P.L. : On ne peut pas voir ça comme une perspective, c’est un magnifique point de départ.

C.M. : On sent tout de même un engouement chez la jeune génération…

P.L. : Le même problème, c’est qu’il faudrait le même engouement chez les financiers, les chaînes de télévision, les avances sur recette,… y compris dans la perception du public. En France, on en produit 3,4, du bout des lèvres et qui se plantent, et on dit : vous voyez ça ne marche pas, le public n’en veut pas. Il y a deux ans, il y a eu 75 comédies françaises en une seule année. La majorité d’entre elles se sont plantées. Il y en 2-3 qui cartonnent et qui font le chiffre pour les autres. En France, en produisant un film, en ne le sortant que sur 100 écrans, ça ne peut pas marcher. Pour qu’un genre soit fort, il faut qu’il existe industriellement. S’il y a Sergio Leone, c’est parce qu’il y a 500 westerns italiens, s’il y a Argento, c’est parce qu’il y a 500 giallos… En France ce n’est pas le cas du coup.

C.M. : Doit-on donc envisager un avenir à l’étranger ? Un avenir européen ?

C.M. : Pas en Angleterre, je ne pense pas. Même s’ils aiment bien ça aussi… ils ne trouvent pas d’argent pour ça.

P.L. : Ce qu’il y a de génial là-dedans, ça renvoie au désir de chacun. Pour moi aujourd’hui, un jeune gamin qui a vraiment envie de faire un long-métrage d’horreur, s’il veut le faire, il le fera. La démocratisation des productions, le fait que le numérique coûte beaucoup moins cher, ce que je trouve formidable : un film existera coûte que coûte, que se soit une question de vie ou de mort. Le reste c’est quand même de la com’… Le succès de Grave, le succès de Martyrs, le succès de Ghostland… c’est un peu du pipeau. A chaque fois que je finis un film, je ne sais pas avec qui je vais faire le suivant, je n’arrive pas à mettre un système de production qui soit pérenne.. Il faut aller à la pêche au producteur, à la pêche au projet, au départ on te dit non… Mais il y a le désir.

C.M. : Est-ce que ce n’est pas le risque que ce désir se perde face aux pressions financières ?

P.L. : Le risque c’est d’avoir le cinéma français que l’on a, qui moi personnellement me consterne. Sur 250 films par an, je ne comprends pas pourquoi il y en a aussi peu qui ressemblent à ce que j’aime dans le cinéma. On est quand même un certain nombre à avoir aimé des réalisateurs importants, des réalisateurs majeurs des années 70/80 et de ne toujours pas retrouver ça dans un cinéma qui nous ressemblerait un peu davantage, dans le pays soit-disant de l’extrême cinéphilie, ce qu’est la France aussi ! On a de la chance d’être dans un petit pays qui arrive à produire 250 films dont un nombre considérable de premiers films. Les gens comme nous, au Portugal ou en Espagne, ils sont supers malheureux car ils n’ont quasiment aucune chance d’en faire un. Nous, statistiquement, on a plein de chance, on a un cinéma français incroyablement aidé financièrement, mais je suis toujours surpris de voir à quel point il ne me ressemble pas, à quel point il ne ressemble pas à mes goûts. En même temps, ça donne la niaque pour faire son truc à soi.

C.T. : Ce qui est possible justement dans le cadre d’un court-métrage. Dans le long-métrage, c’est une autre histoire. Dans le court, si tu as vraiment envie de le faire, tu te débrouilles et tu vas le faire : trouver des subventions,… Même le CNC s’y est mis. C’est un type de fonctionnement, dans les grandes administrations, on fait des cases et on donne un budget pour. Le genre, c’est compliqué, mais le court-métrage, c’est plus facile, c’est plus souple. Même en court-métrage, ce que je vois, ce que je lis, ça reste très raisonnable. C’est le reflet finalement de ce qui se fait en long : des comédies, des films psycho-sociaux…

P.L. : L’image que le cinéma français se fait de lui-même.

C.T. : On peut pousser un peu le concept. Moi, en tant que diffuseur, humblement, je dis : si vous ne risquez pas quelque chose de plus surprenant au niveau du court-métrage, ça sera difficile d’en faire de même au niveau du long. J’insiste plutôt, ce qui est surprenant en tant que diffuseur, car je joue un peu en contre, sur l’idée de demander des choses un peu plus innovantes, plus inédites, plus irrévérencieuses que ce que je reçois dans 80 % des cas.

C.M. : Est-ce que le cinéma français ne s’enliserait pas ces derniers temps dans sa propre chimère ?

C.T. : Comme disait Pascal, cela fait vingt ans que je vois ça. Effectivement, il n’y a des habitudes qui ont été prises en matière de consommation de cinéma pour le public français, et on est pas identifié films de SF,…

H.M. : Il y a un formatage quoi.

C.T. : Oui oui, il y a eu de ce fait un formatage économique pour les jeunes : quand ils vont voir un film de SF, ils ne vont pas penser français ou européen. Ils vont voir les Marvel,… C’est établi comme ça. Moi j’entends souvent : « oh non, on ne va pas voir un film français, c’est chiant », c’est terrible, mais derrière il y a une forme de réalité…

P.L. : Court Métrange, c’est une formidable bulle de liberté, y compris pour nous, où on voit des films hors-normes, des films rêvés par des jeunes cinéastes. Mais effectivement, on a du mal à voir le fil conducteur jusqu’au long-métrage, on sait qu’au final ils vont tous galérér. Ça renvoie à l’idée de désir : celui qui le veut plus que les autres y arrive. Moi je me suis débrouillé avec des co-productions bizarres, entre la France et le Canada, à tourner des films en anglais alors que se sont des films français, faits avec de l’argent français. Comme les italiens de l’époque, ils faisaient des films pseudo-américains pour faire croire au public que c’était américain. C’est très étonnant. Mais je ne veux pas être défaitiste : pour moi le désir, ça remplace absolument tout.

C.M. : Le cinéma américain, de par les Marvel ou des œuvres d’horreur comme les Ça, ne peut pas étouffer l’expansion de ces genres en France ?

C.T. : Oui, c’est phagocyté.

H.M. : Moi je trouve que ça devrait plutôt motiver le cinéma français à se dire : nous aussi on est capable de faire aussi bien, et de se lancer dans des aventures comme ça. Moi, en tant que comédien, j’adorerais jouer dans des films fantastiques, jouer des personnages chelous,… j’adorerais ça ! Mais il n’y a jamais de propositions.

C.M. : Le problème, c’est qu’après tu vas être catalogué comme « comédien du genre », je suis bien placée pour le savoir. C’est complètement ridicule. Bon maintenant j’en suis fière de ma «carrière parallèle », parce que dans le métier c’était appelé comme cela, tous les agents que j’ai eu, et j’en ai eu un paquet, dans trois pays, à part l’Italie, ils ne savaient rien de ma carrière parallèle ; c’est pour cela que je l’appelais comme cela. Petit à petit, elle a maintenant pris le dessus, et c’est ma carrière principale. Mais j’ai joué des personnages beaucoup plus intéressants dans le fantastique que ce qu’on me faisait jouer normalement.

C.M. : Est-ce qu’il y a pour vous des perspectives d’avenir, avec cette nouvelle génération qui monte, au niveau français en tout cas, de voir ce système financier arriver à son terme ?

P.L. : Pour nous, et je parle de moi mais aussi de Xavier Gens, de Ducournau, on fonctionne sur le fait que nos films se vendent extrêmement bien à l’étranger. Ghostland est un des films français les plus vendus à l’étranger cette année, qui est le plus sorti en salles, et là-dessus on peut essayer de créer une espèce de pérennité économique, parce qu’on en revient à l’argent ; personne ne fait ça pour la beauté du genre. On s’en sort comme ça, on fait des ventes internationales bien plus forte que la plus grosse comédie française, très largement. C’est un cinéma qui a pour vocation de voyager. Pour l’instant, on tient dessus, mais ça ne se traduit pas encore en réelle industrie ; à chaque fois c’est au coup par coup. Maintenant, si la nouvelle génération pousse, et bien welcome.

C.M. : Comment votre expérience personnelle retentit-elle sur votre rôle de juré ?

C.T. : Essentiellement les pots-de-vins (rires)…

K.Q. : La qualité de la chambre, des repas, l’échange… (rires)

P.L. : Comme je viens du court-métrage, je regarde ces films de façon vachement fraternelle. J’ai pas du tout envie d’apporter un regard professionnel là-dessus, j’ai envie de voir à chaque fois un mec ou une nana qui joue sa vie, sentir l’urgence poignante de faire du cinéma.

C.M. : Vous espérez y voir un cri cinéphile en quelque sorte.

P.L. : Oui, plus qu’un geste de petit malin. Avoir l’impression d’être dans le cerveau d’un mec ou d’un nana et de sentir que c’est à la vie, à la mort, qu’il y met tout.

C.M. : On a envie de voir des bijoux que l’on ne pourrait pas voir ailleurs.

C.T. : On a tous envie d’être en admiration devant une pépite potentiellement qui est là ; c’est ça qui est excitant. D’avoir ce positionnement d’enfant éveillé devant une proposition que l’on attendait pas. Il y a le côté professionnel, bien sûr, on l’a tous, mais aussi de se laisser aller…

C.M. : D’être surpris.

C.T. : Oui, d’une forme d’émotion.

K.Q. : De ressentir quelque chose.

C.M. : C’est une vraie sensation de spectateurs que vous recherchez.

C.M. : C’est ce que l’on est, des spectateurs innocents, malgré notre carrière.

P.L. : Je passe ma vie à regarder des films, et là pendant 3, 4 jours, je vais regarder des films, c’est tout.

C.M. : Vous voyez ça comme une chance de pouvoir être juré sans vous sentir privilégié par vos carrières ?

P.L. : Pas vraiment. Je viens du court, j’en ai fait plein, j’en ai auto-produit plein, j’ai l’impression que c’était avant-hier.

H.M. : Ce n’est pas un privilège, c’est une responsabilité : on a quand même trois prix à décerner, il faut quand même faire un choix : on prend cela très au sérieux. Je vais regarder ça comme un spectateur lambda, mais en me disant que s’il y a un film qui va me bousculer, va me faire quelque chose, et bien le prix voilà, je me pose plus la question, j’ai envie de le donner à celui-là. C’est très personnel, il y a une part de responsabilité, pas de privilège.

C.M. : C’est fait avec les tripes.

H.M. : Le mec, il est réalisateur, il présente son film dans un festival… Tout le monde a envie d’avoir un prix.

P.L. : Il n’y a absolument aucune condescendance.

H.M. : C’est quelque chose de personnel, c’est toujours des questions de sensibilité : sinon ça n’a pas de sens, pas d’intérêt.

C.T. : C’est joli ça : pas de privilèges, mais des responsabilités.

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