Entretien avec Basile Vuillemin

Dans le cadre du Festival Court Métrange, nous sommes allés à la rencontre de Basile Vuillemin, un réalisateur franco-suisse de 29 ans, pour évoquer son très bon Dispersion, présenté le samedi dans le cadre de la séance Bruxelles zwanse et qui a brillé dans les festivals où il est passé. Retour ensemble sur un réalisateur à l’univers captivant…

Ciné Maccro : Bonjour Basile.

Basile Vuillemin : Bonjour.

C.M. : Qu’est-ce que ça vous fait d’être à Court Métrange cette année ?

B.V. : C’est vachement intéressant pour moi d’être à Court Métrange, un festival orienté sur le genre, car ça me met dans un milieu que je ne connais pas. Je ne fais pas des films particulièrement de genre, et même je ne pensais pas que celui-ci s’intégrait là-dedans. Quand je l’ai fait, j’ai pensé essentiellement à raconter l’histoire, et j’hésitais même à la base à l’envoyer dans des festivals de films fantastiques. Quand il a commencé à avoir des sélections, j’ai commencé à me dire « ah, mais ça peut rentrer là-dedans » et du coup c’est vachement intéressant pour moi car ça me permet de voir des films d’un genre que je connais pas ou peu, de découvrir un milieu. Et puis Court Métrange, c’est assez prestigieux, c’est intéressant car j’ai des projets à Rennes en parallèle, donc ça me permettait de revenir ici voir des gens, donc beaucoup d’éléments qui se rejoignent.

C.M. : Des projets dans quoi spécifiquement ?

B.V. : J’ai un producteur, Thomas Guentch, de Blue Hour Films, pour mon prochain court-métrage qui est à Rennes, et la scénariste Blandine Jet avec qui je bosse qui vit aussi à Rennes. On écrit depuis bientôt deux ans un court-métrage qui se passe sur un chalutier en haute mer, donc il fallait que ça soit une production bretonne. On est plutôt dans le thriller, qui pourrait être un genre lui aussi, mais on est dans un truc très dramatique, très intense, contrairement à Dispersion qui est dans la comédie.

C.M. : Quelles ont été vos inspirations pour Dispersion ?

B.V. : En fait, c’est une histoire que j’ai vécu en visite à Marseille. Je rejoignais mon amoureuse dans le sud de la France, qui était à Avignon à l’époque, et j’ai fait une journée de transit à Marseille. En visitant la ville, j’ai vu une église au milieu d’un espèce de rond-point, très bruyant, avec beaucoup de voitures, et je trouvais très étonnant d’avoir une église au milieu de tout ça, du coup je suis rentré dedans. Je ne suis pas du tout croyant, mais je suis allé voir l’intérieur parce qu’architecturalement, je trouve ça intéressant, et j’aime bien visiter les églises. Je me suis rendu compte qu’il était dix-huit heures, que c’était l’heure de la messe. J’ai juste visité l’église, et en remontant le long de l’autel, je me suis rendu compte qu’il y avait personne en train de prêcher, que c’était un enregistrement ; les gens écoutaient une messe enregistrée. Il y a eu un bug de la machine qui a commencé à répeter tout le temps la même phrase : « Je vous salue Marie… ». Je trouvais ça complètement dingue que les gens soient en train d’écouter une machine, là où je pense que la religion a encore ce vecteur social de réunir des gens. Pour moi, c’est une des choses qui reste maintenant, on a remplacé beaucoup d’éléments, au moins ça a cette manière de rassembler les gens à échelle humaine. Du coup, j’ai rentré ça dans mon téléphone en me disant que c’était marrant, et après coup, en y repensant, je me suis dit qu’il avait quelque chose à faire sur cette façon d’utiliser la technologie à outrance. Si je pousse le curseur et que je le mets dans un service funéraire, on se retrouve face à un truc complètement délirant et inhumain.

C.M. : On ressent l’absurde dans Dispersion, on rit alors qu’on assiste à des événements graves ; est-ce un rire pour dénoncer, pour moquer ?

B.V. : Pour moi, c’est aussi une façon de pouvoir parler de la mort. Je pense que c’est quelque chose qui me fait peur, et j’ai besoin d’en rire pour réussir à en parler. C’est un sujet lourd : la mort est une fatalité qui nous attend tous, et auquel on a pas forcément envie de penser. Le fait de pouvoir détourner la chose, et de réussir à parler d’un sujet… Enterrer sa propre maman, c’est quelque chose que l’on a pas envie de vivre, même si a priori on va tous le vivre, le fait d’en rire et d’en faire une situation complètement glauque, c’est un truc qui me plaisait bien. Je suis assez friand d’un humour caustique, un peu noir, c’est quelque chose que je trouve intéressant pour aborder certains sujets. Donc c’était à la base une envie de faire une comédie, surtout dans le cadre où le film a été produit, dans le cadre des kino-cabarets, des ateliers où on fait des films en très peu de temps et sans budget, un peu comme les 48 heures, mais avec 24 heures de plus et sans la contrainte imposée. Il y a du matériel à disposition et plein de gens à disposition qui sont bénévoles, et tu dis « voilà, je cherche un ingé son à 18 heures, est-ce que quelqu’un est disponible ? », quelqu’un lève la main et il fait partie de l’équipe. On a fait le film comme ça, à Genève, sans budget, sans infrastructures, sans production, avec du matériel et des gens bénévoles. La comédie était quelque chose que j’avais envie d’expérimenter, que je ne fais pas forcément dans un film produit.

C.M : Est-ce que cette idée de cinéma collaboratif est une perspective d’avenir pour vous ?

B.V. : Il y a plusieurs réponses possibles à cette question… L’équipe, forcément, et c’est en ça que je ne sais pas si je réponds bien à cette question. Bosser en équipe, pour moi, c’est essentiel, dans le sens où même au niveau du scénario, je ne me considère pas comme scénariste, pour moi je suis un réalisateur de terrain et du coup j’ai besoin d’être encadré de quelqu’un qui sait écrire car je pense que mes compétences sont ailleurs, elles sont sur un plateau, elles sont dans le travail avec un comédien, avec un chef opérateur… J’ai besoin de ce groupe, et donc le Kino, c’est une collaboration mais ce n’est pas l’essentiel du truc. Oui, c’est quelque chose d’avenir, mais le cinéma est un art d’avenir ; si un réalisateur a répondu ici « non non, je veux faire mes films tout seul », ça m’étonnerait qu’il y arrive, tout du moins dans le live action.

C.M. : Dans Dispersion, il y a ce côté immatériel, avec cet enterrement dématérialisé ; est-ce que ça fait peur pour l’avenir ?

B.V. : Si. Si, ça fait peur ; moi ça me fait peur en tout cas. Même si j’ose espérer que l’on n’ira pas jusque là. Je pense que on est dans un truc où à force d’être surconnecté, par exemple j’ai de plus en plus de copains qui sont en couple avec des gens qu’ils ont rencontrés via des applications, et ça c’est quelque chose qui est nouveau pour moi. On a la sociabilisation qui ne se passe plus que par un média informatique. J’ai cité les sites de rencontres, la finalité étant de se rencontrer en vrai ; mais je pense qu’ailleurs, les réseaux sociaux ont tendance à nous s’isoler beaucoup. Je pense pas qu’on ira jusqu’au délire de l’enterrement, même si j’ai vu en me documentant un peu sur le sujet des sites internets qui proposent des enterrements dont l’argument de vente c’est le low cost, tu as tout compris pour 1000€… Je pense que la mort est une des dernières choses encore capables de nous rassembler. On le voit, dans les familles quand il y a des gens qui ne se parlent pas pendant des années, finalement un enterrement on va se retrouver. J’aimerais bien que ça soit avant l’enterrement que les gens se retrouvent, mais je pense qu’on gardera quand même ce truc humain.

C.M. : On sent dans le cinéma aujourd’hui un certain conflit entre intérêts financiers et intérêts humains, vous pensez quoi de ce conflit là ?

B.V. : Ca dépend du style de cinéma. Mon avis là-dedans, ça va être que l’humain doit rester au centre, mais je sais aussi que le cinéma est une industrie, contrairement à plusieurs arts qui sont parfois plus purs, ou plus nobles. Le cinéma reste avant tout un business, dont le principe pour des majors ou Netflix est de faire du chiffre. Il y a vraiment deux façons de faire du cinéma qui s’opposent, avec un cinéma qui est dit d’auteur dont le but est de mettre des œuvres à l’écran et des films grands publics avec des budgets illimités, bien plus supérieurs aux films d’auteurs, qui galèrent généralement à être financés, mais avec des nombres d’entrées et des retours sur investissements complètement démesurés. C’est presque deux choses différentes. J’ai vu récemment une interview de Scorsese qui parlait des Marvel et où il disait que pour lui ce n’est presque pas du cinéma , que c’est une sorte de freakshow ; c’est assez vrai ; on parle de cinéma mais c’est tellement large : on a le cinéma d’art et d’essai, où on est dans un extrême d’épure narrative, on a le cinéma de blockbuster où on est dans une espèce de surabondance d’effets et au final une histoire très très faible, et au milieu de ça l’éventail très large dont le film de genre fait partie.

C.M. : Pour conclure : le court, bientôt le long ?

B.V. : J’espère. Très long trajet d’aller vers le long-métrage, ça porte bien son nom. Ca prend du temps et ça demande de la confiance de la part de productions, et ça me demande à moi aussi une confiance donc j’ai fait pas mal de court-métrages jusqu’aujourd’hui sans budgets, auto-produits, dans le cadre des Kino ou pendant mes études, ce qui fait que j’ai une expérience de plateau qui commence à être valorisable, mais j’ai jamais travaillé encore sur un film produit en tant que réalisateur. Je suis en train de faire mes armes avec un premier court-métrage produit, et je pense que j’avais besoin de passer par là, même si j’ai derrière moi 7-8 court-métrages, j’avais besoin de passer par là avant de penser au long. Ça fait partie des projets, ça fait partie des discussions que j’ai avec ma scénariste mais il y a rien de concret encore parce que j’ai l’impression que le long est aussi pour moi une œuvre que je vais devoir porter pendant de longues années, et donc je veux être sûr d’avoir trouvé le sujet suffisamment fort pour l’aimer autant 5 ans, 10 ans, le temps qu’il faudra pour le faire. Donc oui un long, mais pas tout de suite.

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