Entretien avec Joséfa Celestin

Dans le cadre du Festival Court Métrange, nous sommes allés à la rencontre de Joséfa Celestin, une réalisatrice française de 32 ans, officiant en Ecosse, pour évoquer l’excellent Tomorrow might be the day, présenté en compétition officielle. Retour ensemble sur une réalisatrice au milieu du genre…

Ciné Maccro : Joséfa, bonjour.

Joséfa Celestin : Bonjour.

C.M. : Qu’est-ce que ça vous fait d’être à Court Métrange ?

J.C. : Déjà, c’est ma deuxième venue ici. J’étais venu il y a trois ans pour mon premier court-métrage, qui s’appelait Event Horizon. Je suis super contente de revenir car l’équipe Court Métrange est super sympa, et j’ai fait pas mal de festivals, c’est souvent très grand, pas très intime… Alors qu’ici il y a ce côté familial. On a fait tellement de festivals très généralistes avec très peu de films de genre, du coup j’en vois très peu, et ça me fait plaisir de voir autre chose que du social resume du Royaume-Uni, où tout le monde est déprimé, tout le monde vit dans des caravanes. Contente d’être à Rennes aussi, j’aime beaucoup la Bretagne ! Je viens d’Alsace à l’origine, les gens disent toujours que les alsaciens et les bretons s’aiment bien, en général. Parce qu’on est un peu en marge… (rires)

C.M. : Comment est né chez vous cet attrait pour le cinéma de genre ?

J.C. : C’est marrant parce que… je ne sais pas. J’aime beaucoup le cinéma des années 90, et j’avoue que je ne suis pas une grande cinéphile. Par contre, j’étais en colloc avec quelqu’un qui a fait l’ENS à Lyon, master de cinéma, qui connaît tous les films, tous les classiques, il a essayé de me forger ma culture cinématographique, car j’avoue avoir des lacunes, et je pensais pas faire du cinéma à la base. J’aimais bien écrire des histoires, j’aurais adoré être créatrice de bandes dessinées par exemple, mais je dessine comme une merde, donc on oublie… Je suis partie en Ecosse, parce que je me suis dit : et si je tentais le cinéma ? Mais quand je vais au cinéma en France, ça ne me parle pas, je ne me reconnais pas là-dedans… A l’époque, les films français ne m’inspiraient pas. J’avais l’impression qu’au Royaume-Uni, il y avait un côté un peu décalé dans ce qu’ils avaient à offrir. Je me suis dit que j’allais aller à là-bas, et puis la langue anglaise m’inspire. J’ai fait un master à la Screen Academy Scotland, un master très pratique, où on a fait beaucoup de films dans l’année. En fait, tous les films que je me mettais à écrire devenaient soit fantastique, soit il y avait de la science-fiction, et je ne savais pas que j’avais un attrait particulier pour le genre. A chaque fois que j’ai une première idée qui me vient, souvent ça part de quelque chose de très simple, comme un drame, et puis je me dis qu’il manque quelque chose. Alors je rajoute un trou noir, des esprits sous l’eau,… Je pense que le fait que je lise énormément de Bds, que j’ai grandi avec les Bds, et je pense qu’il y avait toujours un côté fantastique dans ce que je lisais, et que ça a eu une influence très importante sur ce que j’aime. Je trouve que le genre est plus intéressant que le drame, on peut vraiment aborder des choses plus subtilement, on peut vraiment attaquer des sujets de façon totalement différente. Par exemple pour faire Tomorrow might be the day, le thème principal est l’endocrinement, donc un drame ça serait une famille catholique ou des scientologues… Moi ça ne m’intéresse pas d’approcher des choses réelles. J’aime bien parler de thèmes réels mais de façon différente, et c’est cela que j’aime dans le genre.

C.M. : Est-ce que Tomorrow might be the day fait écho, par ses thèmes, à l’actualité ?

J.C. : Complètement. Surtout en France, avec les attentats qui a eu récemment. Je sais qu’il y a de plus en plus d’islamophobie… et on a tendance à utiliser ce mot a tort et a travers. Moi ce qui m’intéresse dans le débat sur les religions, et pas qu’avec l’Islam, c’est l’endoctrinement. Je suis athée, j’ai grandi dans une famille de culture catholique mais mes parents ne sont pas croyants, je n’ai pas été baptisée, j’ai grandi avec mes parents qui me disaient de croire ce que je voulais, de faire ma propre vie, ma propre opinion… En gros si je veux une spiritualité, c’est mon problème, ce n’est pas à eux de me l’imposer. Ca ne me dérange pas que les gens croient en quelque chose, si ça leur apporte du bien. A partir du moment où ça fait du mal à quelqu’un, à quelqu’un d’autre, je ne comprends pas, et ça, ça me fascine. Effectivement, quand je vois ce qui se passe dans l’actualité aujourd’hui, surtout les débats autour de l’Islam, parce qu’en France on ne parle que de ça, je trouve ca dommage qu’on semble oublier que l’extrémisme est partout. Certes les Islamistes ont effectivement fait beaucoup de bruit et de dégâts récemment, c’est certain. Mais les français semblent oublier les extrémismes violents et passés des autres religions et les extrémistes actuels plus silencieux et insidieux. Mais pour revenir au thème de l’endoctrinement, je prends cet exemple, l’exemple de ces familles qui emmènent leurs enfants en Syrie, complètement endoctrinés, qui vont finir djihadiste, avoir une haine d’autres cultures, c’est tellement triste. Ca m’écœure ! Parce que ces gamins ils n’ont pas le choix de penser par eux-mêmes. Pouvoir tacler ce thème, sans viser aucune religion, parce que moi je les mets toutes sur le même plan les religions. Je ne voulais blesser personne, viser personne en particulier mais parler à tout le monde en même temps. C’est pour ça que dans ce film, cette religion inventée du personnage principal était sûrement un bon moyen.

Joséfa Celestin lors de la rencontre des réalisateurs, le samedi 20 octobre à Rennes – Amandine Briche.

C.M. : On sent une certaine poésie par rapport au traitement habituel de ces thèmes…

J.C. : J’ai ce côté où je dis ce que je pense, mais je n’aime pas dire aux gens « c’est comme ça que ça devrait être ». Pour moi, avec ce côté poétique, j’exprime ce que je pense, mais je ne suis pas en train de vous dire que vous devez être d’accord avec moi. Cette poésie, c’est une façon de présenter les choses, vous êtes d’accord ou pas, mais je pense que ça parle aux gens sans qu’ils se sentent attaquer. En fait, je veux que mes films fassent réfléchir ! Quand mon père a vu le film, il s’est demandé s’il m’avait déjà imposé quelque chose, pourquoi je parle de ça… Alors je l’ai rassuré, évidemment je ne parle pas de lui dans le film ! Il y a des gens à qui ça fait réfléchir sans qu’ils se sentent attaquer. C’est vrai que de nos jours, quand on va sur les réseaux sociaux, il y a cette guerre de valeurs qui se fait, il faut faire comme si, il faut faire comme ça… C’est pas avec cette attitude qu’on va faire changer les choses, au contraire. Ca fait juste plus d’extrêmes dans les deux camps, et ça, ça me dérange parce que ça ne fait pas avancer les choses. Ca ne fait que plus de disparités. Effectivement, c’est quelque chose qui revient souvent dans mes films, ils sont souvent assez poétiques. Les paysages m’inspirent énormément, j’ai ce rapport à la nature… je sais que le film parle de fin du monde, de montée des eaux suite à la fonte des glaces, en laquelle je crois mais pas comme le personnage principal ; je crois que cela va arriver un jour, les eaux vont monter un petit peu, ça va faire des dégâts bien sûr… J’essaie d’avoir ce message écologique dans tous mes films et je trouve que justement que l’écologie s’explore très bien de manière poétique.

C.M. : Vous dirigez une enfant dans ce film, dans un rôle conséquent : qu’est-ce que ça fait de diriger une enfant ?

J.C. : J’ai l’habitude de diriger mes enfants (rires). Dans mon précédent film, c’était quatre jeunes, qui étaient un peu plus âgés, entre 13 et 15 ans je crois, donc un peu l’âge rebelle. Alors qu’ici, l’actrice principale avait 11/12 ans, alors pour moi il était important de choisir une actrice qui comprenne le film. Au casting, on a posé des questions aux enfants, pour savoir ce qu’ils comprenaient… Et Jocelyn, qui joue le rôle de Seren, était assez lucide. Sur le tournage, elle était très silencieuse ; il y avait une ambiance globalement silencieuse sur le tournage, et elle était très juste, il n’y avait pas besoin de lui demander beaucoup de choses, elle surjouait un peu par moments mais c’était beaucoup plus simple que ma précédente expérience. Ce qui était le plus difficile, c’était le fait que c’est une jeune fille et que le personnage principal est un homme qu’elle ne connaît pas, et qu’il y a quand même une scène où ils sont très proches physiquement, donc il y avait vraiment ce souci qu’elle soit confortable, qu’elle ne se sente pas mal à l’aise, de mettre les deux en confiance… C’est le plus important pour moi.

C.M. : Le côté intimiste était une direction prise dès le tournage ?

J.C. : Tout à fait. J’aime les films intimistes, mais je trouve qu’il y manque toujours quelque chose. J’essaie de faire un mix, d’avoir une histoire assez intimiste mais avec quand même quelque chose de plus grand qui se passe autour.

C.M. : Qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans le cinéma ? Quelles difficultés rencontrez-vous en tant que réalisatrice ?

J.C. : Honnêtement, je ne ressens pas ces difficultés. Au contraire, au Royaume-Uni, je ne sais pas si c’est différent en France, il faut faire une candidature pour recevoir des financements, ils demandent toujours qu’on remplisse une fiche avec son genre, son orientation sexuelle, sa croyance… Ils essaient vraiment de pousser, de faire en sorte que l’on arrive vraiment à une parité, une parité des genres, des sexes, des croyances… En fait, les femmes sont assez soutenues. Je pense que le Royaume-Uni est plus en avance que la France, aux BAFTAs il y a de nouvelles règles avec une parité devant la caméra, derrière la caméra, sinon le film n’est pas éligible pour la cérémonie. J’ai l’impression de bénéficier de ça. Quand on a reçu le financement, il y avait une compétition entre seize projets, à la fin il y en avait six qui étaient retenus, et sur ces six, deux étaient dirigés par des femmes. Je me disais : « est-ce que je suis un quota ou est-ce qu’ils aiment mon film ? ». C’est toujours une question qui reste… Je n’aime pas ça parce que je ne veux pas réussir juste parce que je suis une femme. Il faut qu’on soutienne les femmes, mais je veux juste qu’on aime les films… Mais je trouve que c’est une bonne chose de faire ça, car effectivement il y a de nouvelles voix qui émergent, et les thèmes sont traités différemment par les hommes et les femmes, et c’est ça qui est intéressant justement. Il y a deux jours (NDLR :l’entretien a été réalisé le 19 octobre), il y avait une conférence, et il se disait que le film avait changé, que le film de genre était devenu plus politiquement correct, ce qui est tout à fait vrai, je suis d’accord avec ça. Mais je pense aussi qu’il y a ce côté qu’il y a de plus en plus de femmes qui réalisent, et qui ont justement cette rage, cette envie de faire passer des messages un peu plus politiquement correct, ce que je peux comprendre… Je ne suis pas quelqu’un de très politiquement correct, mais je trouve bien que les choses changent. Je trouve que c’est bien d’essayer de soutenir des minorités, c’est tout à fait normal. Après je ne sais pas comment les choses se passent en France… Mais je dis que ça bouge, mais lors des BAFTAs Scotland (NDLR : il y a les BAFTAs généraux que nous connaissons, mais chaque région du Royaume-Uni a aussi sa propre cérémonie), les femmes était sous nommées. C’est pas compliqué, les seuls catégories où on voyait les femmes, c’était en meilleure actrice. Après ce sont les bons films qui doivent être primés ! C’est une bonne chose que les femmes soient soutenues, je pense que les quotas sont une bonne chose pour l’instant, pour que ça devienne un automatisme de considérer les deux sexes de la même façon. Ca va prendre du temps, mais à un moment il faudra oublié ce côté quota, et considérer les films et pas le genre de la personne. Ce n’est pas une qualité, un film devrait être jugé par ce qu’il est et pas forcément par qui l’a fait.

C.M. : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

J.C. : J’ai deux longs en développement : un qui est financé, qui en est au stade du traitement, financé par le Scottish Film Talent Network, qui est le corps de financement qui finance les jeunes réalisateurs pour leur premier film. C’est encore une fois un film de genre ; mais mes deux films sont des films de genre ! L’un traite d’une amitié brisée ; ça rejoint un peu mon premier court-métrage, qui était un peu similaire. Mais dans un contexte de monde décadent, d’effondrement dont on parle beaucoup en ce moment, avec cette envie de s’échapper, de pourquoi pas aller sur Mars… Le deuxième, que je n’écris pas contrairement au premier, est plutôt une histoire d’intelligence artificielle, de fraternité… Le personnage principal est une femme ! Dans le film de genre, ce qui me manque c’est des personnages principaux féminins, ils peuvent être tout aussi badass que les mecs ! Je joue beaucoup aux jeux vidéos, et j’en vois de plus en plus qui ont des personnages principaux féminins qui sont super bien écrits, et je pense qu’on peut faire pareil dans le film de genre ! J’essaie de pousser un peu vers l’avant en créant des personnages qui je l’espère seront mémorables !

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