Entretien avec Paul Cabon

Dans le cadre du Festival Court Métrange, nous sommes allés à la rencontre de Paul Cabon, un réalisateur rennais pour évoquer La tête dans les orties, présenté en compétition officielle. Retour ensemble sur un réalisateur au coeur du merveilleux monde de l’animation…

Ciné Maccro : Bonjour monsieur Cabon, qu’est-ce que ça vous fait de concourir à Court Métrange ?

Paul Cabon : Et bien ça fait super plaisir, parce qu’en plus je suis rennais, c’est un festival que je connais en tant que quelqu’un qui y va pour voir des films, et d’avoir un film qui en fait partie cette année, c’est super. Un festival de film fantastique, de film bizarre, et du coup c’est ce que j’espérais avoir fait.

C.M. : Vous avez une sensibilité particulière pour le fantastique ?

P.C. : Oui complètement. Tous les films que j’ai fait jusque présent avaient une diffusion fantastique ou magique dedans : des monstres,… Je trouve que ça manque de quelque chose s’il y a pas quelque chose de cet ordre-là qui arrive à un moment.

C.M. : La tête dans les orties est-il justement le prolongement de cette idée de monstres ?

P.C. : La tête dans les orties à la base était un projet beaucoup plus simple, sur un trajet plutôt réaliste où on était très proche du personnage et du fait qu’il doive plonger de haut dans de l’eau. Mais au fur et à mesure de l’écriture du film, je me suis rendu compte qu’il y avait un rapport à la mort, un rapport à faire face à ses peurs et à sortir de ce que l’on connaît, à grandir, et tout cet aspect de rencontre a débordé, ce qui fait que j’ai eu envie de mettre les choses plus fortes dans le film.

C.M. : On sent un côté métaphysique de transmission, de passation ; est-ce une intention véritable ?

P.C. : Si tu l’as senti c’est super ! C’est une intention que je mets humblement. Je pense qu’il y a une portée métaphysique dans toutes les histoires ; ce n’est pas forcément ce que je vais mettre au premier plan dans le film, j’ai surtout envie que l’on se dise que l’on voit un film d’action avec des choses bizarres et qu’on soit pris avec le personnage, mais oui il y a quand même une idée de se confronter à l’inconnu, à la mort, et de qu’est-ce que ça fait. C’est un film avec une écriture très simple, et tout ce qui est narratif dans le film sont des choses qui sont assez abstraites, assez primitives, sur des trucs d’abandons, de trahisons… Où est-ce que je suis, je suis perdu, il y a un truc qui m’attaque… Je ne mets pas mon film à la même portée, mais ça m’a beaucoup fait pensé à Gravity, quand les gens disaient qu’il n’y a pas d’histoire, mais ils n’ont rien compris : il y a complètement une histoire dans Gravity ! Je me disais que des gens allaient se dire pour mon film qu’il n’y avait pas trop d’histoire, mais en fait si ; elle est assez primitive et elle ne passe pas par des mots finalement.

C.M. : Vous l’envisagez comme un parcours ?

P.C. : C’est ça. Je parlais souvent de trajet pour le personnage.

C.M. : Hormis Gravity, d’autres films vous ont inspiré ?

P.C. : Stalker, c’est un film qui me hante depuis que je l’ai vu, et cette idée d’aller dans une zone interdite, un peu magique, où les choses sont pas très claires, ça m’intéressait. Mais c’est surtout aller dans la forêt, la forêt des contes, c’est assez basique : l’inconnu, ce qui n’est pas humain… J’ai quand même pas mal pensé à Stalker pour cet esprit de la zone, et aussi énormément Miyazaki pour la partie formelle. Comment Miyazaki raconte son histoire, beaucoup par le mouvement, avec des images et de l’imagination, et moi je trouve ça fascinant. Il le fait de manière assez particulière, et il raconte des choses qui ne sont pas du tout communes, et j’essaie de faire un peu ça.

C.M. : Vous parliez d’animation, pourquoi ce parti-pris ici ?

P.C. : Ce n’est pas un parti-pris, c’est juste ce que je sais faire. Après, c’est quelque chose vers lequel je suis allé naturellement car c’est ce qui m’intéressait le plus. Clairement, la fiction ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse, je suis quelqu’un qui aime être dans son coin, faire ses trucs. Plein de gens en même temps en tournage, par exemple, ça ne me fait pas envie. Pouvoir prendre son temps, pouvoir réfléchir aux choses, bien les maîtriser, c’est quelque chose que l’animation permet et qui moi me plaît. Ca reste du cinéma, mais c’est marrant car c’est une façon diamétralement opposée de faire du cinéma. C’est pour ça que faire le pont entre les deux mondes et parfois un peu compliqué, car nous sommes des gens qui pensons les projets complètement différemment. On est vachement libres, mais ça prend plus de temps, c’est beaucoup plus laborieux de tout fabriquer. Mais le fait que rien n’existe nous permet de mettre tout ce que l’on veut dans le film. On a une décision très forte… Sur l’intimité, j’ai fait avant beaucoup de comédies, mais sur ce film-là, j’avais l’envie de faire de l’émotion premier degré, de ne pas en tant qu’auteur me protéger derrière de l’ironie. Même quand on fait des blagues, on est sérieux dans ce que l’on raconte, on est investis, réfléchis, ça peut être intime aussi de faire des blagues, mais il y a une protection vis-à-vis du public car l’humour fait office de barrière. Je me rendais compte que ça m’entravait dans ce que j’étais capable de faire et du coup j’ai voulu arrêter cela. C’est clair que ce qui se passe pour le gamin dans ce film, c’est inspiré de plein de trucs que j’ai ressenti dans mon adolescence.

C.M. : Quel regard portez-vous sur le monde de l’animation aujourd’hui ?

P.C. : Dans les court-métrages il y a quand même beaucoup de choses, il y a beaucoup de films à sujets en long-métrage ; je trouve que c’est quelque chose qui occupe toute la place en France aujourd’hui. En court-métrage, il y a de la diversité, après il faut se demander où est-ce que l’on va voir les films et les sélections. Il y a vraiment des films très narratifs qui peuvent être marrants, durs,… En terme de quantité, étant donné que tous les gens qui travaillent dans l’animation viennent de formations, de postes techniques où ils travaillaient pour les enfants, parce que l’industrie en global fonctionne comme ça, et c’est aussi comme ça que l’on apprend, il faut le vouloir pour en sortir. Pour evacuer toutes les traces de choses qui viennent de l’enfance, il faut que l’on oublie tout ce que l’on a appris et que l’on reparte de zéro, ou alors ce sont de jeunes gens qui n’ont jamais travaillé dans l’industrie de l’animation et qui veulent faire que ça et qui vont direct vers un truc très adulte. Donc oui, il y a quand même plus de trucs qui sont en lien avec le monde de l’enfance, même si c’est des histoires qui peuvent parler aux adultes, il y a toujours cet esprit-là. La mixité entre les deux ne me dérange pas forcément, mais il y a des choses qui se passent aujourd’hui. Quand on voit Last Man, il y a une ouverture vers l’adulte. Même quand on voit J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin… Autant il y a des projets de longs-métrages qui ne m’excite pas, même si les directions artistiques sont très belles, mais le projet de film en tant que public, je n’ai pas très envie d’aller les voir. Alors que le film de Jérémy, j’ai complètement envie d’aller le voir ! C’est cool que des projets comme celui-là arrivent.

C.M. : Peut-on espérer l’arrivée d’une « nouvelle vague » dans l’animation française ?

P.C. : Ca coûte pas plus cher de faire des films fantastiques en animation que des films non-fantastiques, et c’est un gros point fort pour l’animation. On peut proposer des films fantastiques sans avoir de surcoût, ce qui est complètement le cas dans la fiction. Après un film d’animation coûtera forcément plus cher qu’un film normal. J’ai perdu mon corps ils sont aux alentours de 5 millions, c’est un gros budget, pour un film qui ne s’est pas fait confortablement il me semble. Mais il y a ce point fort de pouvoir faire de la magie, du fantastique, des monstres et que ça ne coûte pas forcément plus cher, et ça ça m’intéresse trop, c’est un truc que l’on peut proposer au cinéma français.

C.M. : Peut-être bientôt un projet de long-métrage donc ?

P.C. : Ca fait peur de faire du long… Il y a peu de places pour les élus, et c’est énormément d’années de travail pour les auteurs. Je commence tranquillement à y penser, mais je vais commencer à tremper mes orteils pour voir comment elle est avant d’y aller. C’est un rêve, c’est sûr. De toute manière, j’ai déjà fait plusieurs courts-métrages, il y a un côté où je le connais, et mes producteurs ont envie que je fasse quelque chose d’autre. Moi, je suis carrément à avoir envie de faire quelque chose de plus long, parce qu’en fait les courts-métrages, il y a très basiquement un certain nombre de guichets de financement. Une fois que l’on a fait tous ces guichets, on arrive à une certaine somme maximum que l’on puisse avoir pour un court-métrage. Il y a une sorte de chapeau de durée pour les courts-métrages, pour faire quelque chose de confortable, autour de 10-12 minutes. Dès que l’on veut faire plus long, ce n’est pas possible. Même en terme de diffusion, quand on fait de l’animation, quand on fait des films au-dessus de 10-12 minutes, on voit le nombre de sélections diminuer, car on occupe une grosse place dans les programmes et il y a un rapport différent à la durée par rapport à la fiction. Pour faire plus long, il faut donc faire du long.

C.M. : Éventuellement un regard sur l’étranger, donc ?

P.C. : Ah ben en France on est verni niveau financement ! Que se soit pour le développement, pour l’écriture… C’est compliqué d’avoir les aides du CNC, c’est très compétitif. Il y a une histoire de réseaux aussi, pour savoir quand sont les aides,… Mais moi j’ai un peu appris à faire ça à La Poudrière à Valence, je suis avec des gens qui écrivent autour, on se tient au courant quand il y a des deadlines. J’ai fait mes films avec le CNC, je vais essayer d’aller un peu plus loin dans le long-métrage avec le financement qu’ils ont.

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