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Agnès Varda : féministe – L’une chante, l’autre pas

Retour sur un pan du cinéma engagé d’Agnès Varda et sur cette oeuvre personnelle

Agnès Varda était une réalisatrice, compositrice, scénariste et parfois interprète mais elle était également féministe, et même l’une des premières de l’élévation de ce mouvement dans les années 60. C’est donc de ce portrait d’Agnès Varda dont j’ai envie de vous parler, entre cinéma et engagement personnel, en revenant notamment sur L’une chante, l’autre pas.

Agnès Varda
Agnès Varda : une femme et un cinéma engagés

Dès ses débuts, Agnès Varda incarne une présence singulière dans un monde presque exclusivement masculin. L’histoire du cinéma la considère comme la pionnière de la Nouvelle Vague avec son film La Pointe Courte et les critiques professionnels, dont André Bazin, manifesteront leur engouement pour ce cinéma qui deviendra rapidement engagé. Loin de rechercher une reconnaissance ou une popularité, Agnès Varda voulait avant tout amener un sens à ses films, qu’ils lui parlent personnellement et qu’ils résonnent ensuite auprès du public. Elle a donc décidé de parler et de représenter des sujets importants pour elle mais également importants à montrer et à mettre en valeur. C’est donc tout naturellement que le cinéma de Varda s’est tourné vers les minorités, vers la représentation des communautés opprimées et vers les femmes.

Si dans la plupart des films de la Nouvelle Vague l’image de la femme est souvent objectivée entre désir et méfiance, telle que Patricia dans À Bout de Souffle, on peut retrouver des films portant la femme comme protagoniste principale. Une minorité de longs-métrages, dont les œuvres d’Agnès Varda font partie, d’autant plus que sa vision s’éloigne de celle des hommes cinéastes. Ainsi, la représentation féminine sera au cœur de nombreux de ses films, jouant entre fiction et documentaire pour inscrire une réalité narrative proche de la réalité de son époque. Elle invoque donc des problèmes sociétaux tels que l’avortement, le patriarcat ou encore le male gaze qu’elle met à mal dans Cléo de 5 à 7 en 1962, véritable portrait de l’émancipation féminine.

Avec ce film, Agnès Varda offre au spectateur l’évolution d’une femme, alors objet de regard et réduite à sa beauté et à sa prestance, vers une femme consciente de son image, moderne et libre dans son corps. Le film, coupé en deux parties montre donc deux visages féminins distincts : l’un mettant en scène une Cléo, proie des regards des autres et de son propre regard. Et l’autre montrant une Cléo qui observe les autres et prend conscience de ce qui l’entoure. C’est une véritable réflexion sur la représentation de la femme en société et de sa place dans les années 60, dont le symbole d’indépendantisme est sans nul doute représenté par Dorothée, l’amie modèle de Cléo, qui incarne un affranchissement des attentes, contraintes et jugements apposés aux femmes : elle est libre de son corps et maitre de son image ; un état qu’arrivera à atteindre progressivement Cléo.

En 1975, c’est avec Réponses de femmes qu’Agnès Varda va donner la parole aux femmes, au sujet de leur corps, de leur appropriation et de la remise en question de leur place dans la société et de sa perception vis-à-vis des hommes. Un court-métrage documentaire sans tabou, abordant les sujets de la sexualité, de l’anatomie plurielle des femmes et de la maternité et qui dépeint les femmes dans leur individualité et dans l’acceptation de soi : des images qui ont choqué alors que l’époque connaissait l’essor des films pornographiques et de la sexualisation des femmes à but commercial.

Agnès Varda a donc longtemps fait de ses engagements personnels et de sa vision du monde le sujet principal de ses films : montrer l’invisible, mettre en avant les minorités, dénoncer des inégalités… que ce soit dans ses documentaires comme avec Les Glaneurs et la glaneuse ou avec ses fictions comme avec L’une chante, l’autre pas.

L'une chante, l'autre pas - Agnès Varda
L’une chante, l’autre pas : un combat personnel, un film universel

Des convictions et un cheminement de pensées qui vont la suivre jusque derrière la caméra. L’une chante, l’autre pas s’inscrit dans un mouvement féministe important des années 70 et dont Agnès Varda ferra partie, elle qui était l’une des pionnières du féminisme en France et dans le monde cinématographique. En réponse à mai 68 et à l’avancée de la pensée et de la place féminine dans la société, a été publié dans le Nouvel ObservateurLe Manifeste des 343 Salopes. Cette pétition pour la légalisation de l’IVG regroupait les signatures de 343 femmes – anonymes ou célèbres – ayant eu recours à l’avortement de manière illégale. Parmi ces femmes, nous retrouvons Agnès Varda qui déclarait : « c’est un acte politique pour que la justice éclate et non une confession. ».

En 1975, l’avortement était légalisé et devenait un droit, tandis que la réalisatrice écrivait L’une chante, l’autre pas qui est l’aboutissement d’une longue réflexion et de nombreux refus puisque le film devait initialement s’appeler Mon corps est à moi et aborder la condition des femmes afin de les représenter au-delà des rôles de « garces, vierges, putains, soubrettes et dévouées » qui leur étaient attitrées. L’Une chante, l’autre pas offrit alors en 1977 et sur grand écran une vision « joyeuse » du féminisme, comme le dirait Varda.

L'une chante, l'autre pas - Agnès Varda

Ce film met en scène le portrait de deux femmes – Pauline (Pomme) et Suzanne – très proches et pourtant aux parcours de vie très différents et dont l’amitié ne sera pas le seul lien entre elles. En effet, elles vont devoir faire face au même problème sociétal : l’interdiction à l’avortement et de manière générale se battre pour être une femme. Ce sera, à des échelles différentes, un combat pour l’émancipation des femmes, pour avoir le choix d’enfanter ou non. Agnès Varda propose alors un film engagé et dénonciateur qui offre aux femmes un rôle novateur, un rôle principal et indépendant : les personnages vivent par elles-mêmes, pour elles-mêmes et ne sont pas vues au travers du regard ou du destin d’un homme.

L’une chante, l’autre pas flirte entre fiction et documentaire, notamment grâce à la narration en voix-off d’Agnès Varda elle-même. Ce film relate des faits réels, des combats ancrés dans la société actuelle pour les connecter à la fiction et nourrir des personnages fictifs. Tel un manifeste d’une époque, ce long métrage met en avant les mouvements et les courants de pensées féministes dans les années 70 : il s’agit de témoigner sur ces femmes, leurs revendications pour leur corps, leurs droits… Agnès Varda dépeint une minorité, celle des femmes mais dans une approche globale et diversifiée.

L'une chante, l'autre pas - Agnès Varda

Si ce film se concentre sur Suzanne et Pauline, ce sont aussi les femmes qui gravitent autour d’elles que nous rencontrons : une femme craignant de prendre la pilule, des femmes voilées en Iran, des femmes âgées qui vont avorter, d’autres plus jeunes, des femmes ne pouvant pas garder leur enfant, des femmes maitresses de leur corps, des femmes soumises à leur culture… Une multiplicité des portraits parfaitement bien mise à l’écran dans la séquence sur l’avortement de Pauline à Amsterdam – alors devenue Pomme – qui raconte la sororité qui s’était créée avec des femmes du monde entier, de différents milieux sociaux, cultures, âges.

Avec ce point de vue bienveillant, Agnès Varda étend sa réflexion jusqu’en Iran où Pomme et Darius – son compagnon – vont habiter un certain temps. Ce voyage permet un choc des cultures notamment au travers de la réception et de l’interprétation du port du voile : entre cacher son corps et se le réapproprier mais également la réalité misogyne du pays. Suzanne, quant à elle, décide d’avorter alors mère de plusieurs enfants et précaire. Endeuillée ensuite par le suicide de son compagnon, elle va reconstruire sa vie et prendre en main son existence, ses combats et ses volontés. Portrait d’une femme forte et indépendante, elle s’engagera pour les femmes et leurs droits. C’est aussi un personnage mature, sûre de ce qu’elle veut et ne veut pas, consciente de son corps et du milieu dans lequel elle vit tandis que Pomme incarne la jeunesse, l’expérimentation et la découverte constante avec ses erreurs.

L'une chante, l'autre pas - Agnès Varda

Suzanne représente donc l’évolution pacifiste de l’émancipation des femmes, avec son planning familial, sa manière d’élever ses enfants, ses relations amoureuses. Pomme, alors chanteuse, incarne le côté rebelle et revendicatif extrémiste des causes pour les femmes. Militante activiste, c’est par la musique qu’elle dénonce les injustices, exprime son opinion et prône la vision d’une femme libre dans son corps et dans sa tête. Ses chansons sont toutes engagées pour la cause féminine, en fonction de son expérience mais également du monde qui l’entoure, que ce soit sur l’avortement, l’appropriation du corps par les femmes ou encore la place de la femme dans la société. Mis en scène dans des scénettes pour son spectacle ou dans des interventions, ces interludes musicaux accompagnent parfaitement le film, offrant une nouvelle manière d’aborder ces problèmes, plus « ludique » et « joyeuse ».

Ces deux vies parallèles reliées par des lettres, parfois lues en voix off par Suzanne et Pauline, qui se connectent et se déconnectent, offrent une ouverture au monde et donnent la parole à ces femmes. Sans jugement mais tout en observation, Agnès Varda réussit à partager les états d’âmes pudiques et parfois révoltés de ces deux personnages éclectiques et permet également au spectateur de prendre conscience de leur réalité, de leur univers et de leurs problèmes. C’est dans la multiplicité des portraits et dans ce sentiment constant de changements – parfois violents – et de cheminement qu’Agnès Varda réussit à emmener le public dans le voyage de la vie de ces femmes engagées, bridées et révolutionnaires.


Avec L’une chante, l’autre pas, Agnès Varda représente l’évolution d’une génération et d’une société à partir de l’histoire de deux femmes. Au fil des minutes, Suzanne et Pauline dévoilent leurs amours, leurs combats, leurs idées, leurs amants, leur solitude… Avec toujours la seule et même envie : « Lutter pour conquérir le bonheur d’être femme. ».

Si Agnès Varda a ouvert la voie à la présence féminine au cinéma, autant dans sa représentation dans les films que dans l’industrie cinématographique, il est certain que son combat et que ses convictions, retranscrits à travers ses œuvres sont toujours d’actualité et résonnent encore dans notre société.

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