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La Caverne des Films Retour vers la séance

Da 5 Bloods

Deux ans après BlackKklansman, retour sur le nouveau film de Spike Lee « Da 5 Bloods », une œuvre aussi bien pensée que mal exécutée

🎬 Réalisateur : Spike Lee (Do the Right Thing, BlackKklansman)

🎬 Casting : Chadwick Boseman (Black Panther), Paul Walter Hauser (Le Cas Richard Jewell), Jonathan Majors (The Last Black Men in San Francisco), Delroy Lindo (Malcolm X)

🎬 Genre : Drame / Guerre

🎬 Sortie : 12 juin 2020

Synopsis : L’histoire de quatre vétérans afro-américains qui retournent au Vietnam pour y retrouver la dépouille de leur chef et un hypothétique trésor enfoui.

Dès le générique de ce Da 5 Bloods, une appréhension amère guette le spectateur, Spike Lee ouvre son nouveau film par des images d’archives nous faisant bien comprendre de manière appuyée que le film parle de la guerre du Vietnam. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière qu’a Spike Lee d’utiliser de vraies images pour rattacher son œuvre à notre réalité. Le réalisateur utilise ce procédé avec pertinence, et nous rappelle le lien étroit entre les images de fiction et certaines situations plus concrètes. Mais devant cette introduction d’un académisme ronflant, on ne peut y voir que l’expression d’une fainéantise cinématographique qui risque d’imprégner l’oeuvre. Très vite la question se pose : sommes-nous devant un mauvais Spike Lee ?

Copyright : Netflix

En effet, depuis un certain temps le réalisateur américain nous a habitués à une filmographie en dents de scie qui alterne entre le brillant et le mauvais. Cette question trouve très vite sa réponse tant le réalisateur semble maladroit dans son exécution. Les retrouvailles des « bloods » mot d’argot signifiant « ami » dans le sens « frère » (lié par le sang) sont dépourvues de toute émotion. Ces scènes d’introduction apparaissent plus celle d’une comédie américaine lourdingue que du nouveau film d’un auteur mondialement reconnu. L’académisme de l’ouverture prend une forme différente au commencement du récit. Il se mue vers une forme plus télévisée où la caméra suit de manière insipide son sujet et ses protagonistes. Le dynamisme et la vitalité de Blackklansman (2018) semblent bien changés, perdus ou bien, du moins on l’espère, temporairement délaissés. Spike Lee nous propose une œuvre jouant sur deux temps : la guerre du Vietnam évidemment, et notre présent. Tout comme il rattache son récit à la réalité, l’auteur rattache le présent au passé. Dans cette jungle asiatique, les protagonistes tentent d’affronter les fantômes d’une histoire qu’ils ne peuvent enfouir. Il est bien là l’intérêt du film, le lien que tisse Spike Lee avec un passé qui se superpose et évolue avec le présent plus qu’il ne le précède. La vie apparaît alors comme un entremêlement métaphysique des deux temporalités.

On peut néanmoins regretter, à travers ses tribulations dans des contrées lointaines, le peu de place accordé à la nature. Spike Lee est un cinéaste urbain et dans un décor plus sauvage il semble peu à l’aise dans l’utilisation de son cadre. Au final, seules deux scènes usent de son environnement : d’abord de nuit, lorsque Paul (Delroy Lindo) pense apercevoir un humain dans la jungle, le vieil homme est encore hanté par la peur de l’ennemi. Le décor vague et difficile à cerner de la jungle aide au flou de la situation. Malheureusement, la platitude de la mise en scène ne nous fait en rien sentir le danger ou la peur. La deuxième est plus subtile et plus intéressante : lorsque le groupe trouve enfin le cadavre de leur ami perdu à la guerre, la caméra se lève et admire le paysage : une vaste plaine paisible. À ce moment, le vert du décor et le calme du cadre semblent bien se marier avec la symbolique de la scène.

Copyright : Netflix

Le long-métrage atteint probablement son apogée vers cet instant, le passé est enfin en communion avec le présent. Mais le propos plus grossier et moins abstrait prend le pas sur l’œuvre. Plus que de se remémorer la guerre du Vietnam, cette expédition va littéralement la faire revivre aux personnages.

Cette confrontation vulgaire des deux temps précipite le film dans le ridicule désolant du dernier acte. À partir de là Da 5 Bloods s’engouffre dans un sous film d’action DTV indigne de son statut. Jusqu’à finir, encore une fois, sur un militantisme racoleur. Pourtant les intentions sont bien présentes. La photographie est très réussie, se rapprochant d’un jaune nous rappelant les parties du film se déroulant durant la guerre, pour bien appuyer sur le retour de celle-ci.

Mais à l’image de son personnage principal, Paul, Spike Lee déraille et finit par se perdre dans sa jungle. Le propos de l’auteur semble être dépassé par la forme bancale de l’oeuvre. Et au final une déception amère vient gagner le spectateur pour clore un spectacle trop long (le film dépasse allègrement les deux heures) mais qui aurait pu briller par ses idées si celles-ci étaient traitées avec une plus grande finesse.

Copyright : Netflix

Cela est parfaitement illustré par la figure de Norman (Chadwick Boseman). Tête pensante, voir meneur du groupe des cinq amis, il est ce soldat mort, ce fantôme que traque les « bloods » dans le présent. Vrai héros charismatique, Chadwick Boseman donne cette gravité et ce calme qui font la sève du personnage. Bien que n’apparaissant que dans le passé, il hante cette chasse au trésor durant tout le récit. Sa carrure et son regard perçant prennent toute la lumière durant ces séquences d’époque, filmées à la manière d’un documentaire, comme sorties d’un film de Chris Marker. Néanmoins, c’est dans un sérieux grotesque que cette figure clôt le film, dans une scène de retrouvailles s’illustrant par une niaiserie peu commune chez Spike Lee.

Des germes d’idées mal exploitées parsèment ce Da 5 Bloods, film qui restera mineur dans la carrière de son auteur. On est bel et bien face au pan peu inspiré de la carrière de Spike Lee. Mais si il y a bien quelque chose que le réalisateur new-yorkais nous a prouvé depuis Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (1986) c’est son habilité à se relancer après un échec. Alors, après avoir digéré cette déception, on ne peut qu’être curieux sur ce que nous réserve cet auteur si imprévisible.


Note

Note : 4 sur 10.

4/10

Bien que truffé de bonnes intentions Da 5 Bloods brille malheureusement plus par sa maladresse. Plutôt pertinent durant 1h30 le film s’engouffre totalement dans son dernier acte. Une déception en demi teinte.

Une réponse sur « Da 5 Bloods »

Spike Lee occupe une place trés particulière dans le cinéma américain et dans l’histoire des afro-américains (il aimerait probablement qu’on dise « du peuple noir »). Do the Right Thing a été un révélateur, une claque : L’homme révolté qui ne cherche pas à expliquer sa révolte ni à la rendre acceptable aux autres. Extraordinairement moderne (c’est ce qu’on vit aujourd’hui, en fait) Mais je comprends avec cet article qu’il a du mal à décliner ce thème ou tout simplement à être constant . Article très intéressant

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