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Drunk

Joies et malheurs de l’ivresse. L’alcool peut-il redonner à quatre hommes le goût de la vie ?

🎬 Réalisateur : Thomas Vinterberg (La chasse)

🎬 Casting : Mads Mikkelsen (Hannibal), Thomas Bo Larsen (Festen), Magnus Millang (Kursk), Lars Ranthe (Adam’s Apples)

🎬 Genre : Drame

🎬 Sortie : 24 septembre 2020 (Danemark), 14 octobre 2020 (France)

Synopsis : Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

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De retour avec Drunk en terre danoise après une parenthèse européenne avec Kursk, Thomas Vinterberg replonge spirituellement dans les préceptes du Dogme 95 pour nous questionner sur notre rapport au plus exaltant des breuvages, non sans réussite. Attablé pour les 40 ans de Nikolaj, professeur de psychologie campé par un bluffant Magnus Millang, quatre enseignants débattent de leur rapport au houblon et à ses cousins : Peter, sous les traits de Lars Ranthe, enseigne la musique ; Tommy, incarné par Thomas Bo Larsen, est lui enseignant d’EPS ; Martin enfin, interprété par un magnétique Mads Mikkelsen au sommet de son art, transmet lui l’histoire.

Henri Ohsten

Quatre hommes en marge de leur vie, comme quatre symboles de l’entre-deux-âges : Martin est cette ancienne gloire locale, pour qui la chance a fini par passer à force de refuser de la saisir. Nikolaj a tout pour lui, si ce n’est une vie de famille dont il semble étranger ; Tommy semble s’enfermer peu à peu dans une intime solitude, et Peter semble vouloir désespérément servir le monde. Quatre hommes en marge de leur vie, quatres hommes en marge du monde. Si Drunk est un conte social sur le rôle de l’alcool au Danemark, il est aussi et avant tout un drame intime. Le drame de quatre hommes qui, d’une discussion somme toute banale au restaurant, vont prendre une décision qui va à tout jamais changer leurs existences.

Sous le couvert d’une étude sociale, basée sur le postulat d’un philosophe norvégien “qu’il manque à l’homme 0.5g d’alcool par litre de sang”, Vinterberg va pousser ses personnages dans une spirale infernale alcoolique : d’abord positive dans ces effets, elle va rapidement prendre une tournure plus dramatique dans laquelle le réalisateur nous embarque. On est devant Drunk cette cinquième roue du carrosse, le compagnon mutique qui s’invite dans l’intime de l’expérience. On rigole d’abord, se laissant même à penser qu’on a peut-être devant nous une solution à la morosité de notre monde. La mise en scène du danois, entre courtes focales et cadres serrés, nous invite en ce sens dans la psyché de Martin et de ces camarades. Car malgré la joie apparemment du premier segment, on sent en filigrane que quelque chose dans tout cela ne tourne pas rond.

Henri Ohsten

Vinterberg cherche en permanence à nous enfermer : les rares scènes en extérieur se résument la plupart du temps à une invitation au retour, à l’enfermement et à la solitude psychique. C’est ce qui sépare la joie des protagonistes des jeunes à qui ils enseignent : dans une scène d’introduction en guise de démonstration du binge drinking, Vinterberg fait le portrait de l’alcool libéré, de l’alcool outrancier. C’est là les limites du concept : l’étude des 4 enseignants est dès le départ voué à l’échec. Nos connaissances en matière d’alcool nous permettent d’entrée de jeu de craindre le pire, et la volonté d’une illusion de contrôle, comme une clé morale à se sentir plus fort que les autres, les poussera à leur perte. Vinterberg brasse la boisson dans toutes ces utilisations pour mettre en avant une humanité faillible face à l’alcool.

Quoi de mieux donc pour montrer cette faille que des hommes aux allures de coquille vide ? Malaxés par une société qui les rejette car ils ne rentrent pas nécessairement dans le moule, l’alcool est ainsi u. moyen de reconnexion sociale, presque de renaissance. Il met en lumière et provoque l’interaction : le fait même que Martin, sous cette emprise, capte l’attention de ses élèves par l’évocation de la boisson. Dans son regard naturaliste, Vinterberg offre un sous-texte quelque peu cynique sur cette société, déconnectée d’elle-même, ayant finalement besoin de sa dose pour retrouver son osmose.

Henri Ohsten

Les relations de Tommy et de “Binoclard”, de Peter et de Sebastian, tous les 4 rejetés à leur manière, sont les témoignages intergénérationnels de cette reconnexion que Vinterberg réclame. Car c’est tout un parcours spirituel de reconstruction que le réalisateur danois nous propose : Drunk est ce tourbillon, qui nous fait rire autant qu’il nous fait pleurer, qui nous montre les joies et les malheurs d’une ivresse qui ronge son pays à petit feu. Ce ne sera qu’en ayant tutoyé les sommets et touché le fond, qu’en ayant expérimenté pour se réinventer, que Martin pourra enfin retrouver un équilibre, celui de sa vie dont il reprend le contrôle qu’il n’aurait jamais du perdre, dans une danse finale en guise de métaphore de la libération. What a life!

Henri Ohsten

En définitive, Drunk n’est pas moralisateur à outrance ; sa force est bien plus profonde, celle des grands films qui insufflent leur message avec un naturel déconcertant. Vinterberg appuie là où ça fait mal ; mais c’est à nous de faire notre parcours, de nous enivrer de ce que l’on voit pour mieux prendre du recul. Drunk est tout cela, il nous fait tourner la tête dans le tourbillon de ses émotions, en nous laissant comme unique gueule de bois la sensation de voir une oeuvre transcendée et transcendante.


Note

Note : 9 sur 10.

9/10

Comédie dramatique dans tout ce qu’il y a de plus grandiose, portée par un inspiré Thomas Vinterberg et un magnétique Mads Mikkelsen, Drunk est sans nul doute une pierre angulaire de cette année de cinéma, un film qui enivre de ces immenses qualités.

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