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Funny Games

Avant ses deux Palme d’Or, Michael Haneke faisait polémique avec son Funny Games, revenons sur cette œuvre à la forme surprenante

Réalisateur : Michael Haneke (Le Ruban Blanc, Amour)

Casting : Susanne Lothar, Ulrich Mühe, Arno Frisch, Frank Giering

Genre : Thriller

Pays : Autriche (tourné en allemand)

Sortie : 14 janvier 1998

Synopsis : C’est le début des vacances ; Anna, Georg et leur fils Schorschi partent pour leur belle maison au bord du lac. Fred et Eva, les voisins, sont déjà arrivés. On prend rendez-vous pour une partie de golf le lendemain. Il fait très beau. Pendant que le père et le fils s’affairent sur le voilier remis à neuf, Anna prépare le dîner. Soudain, elle se retourne face à face avec Peter, un courtois jeune homme, invité des voisins. Celui-ci la prie de lui donner quelques œufs. Eva n’en a plus… Anna s’apprête à les lui donner et hésite : comment Peter a-t-il pénétré dans la propriété ?

Funny Games (1998) fait partie de ces expériences cannoises extrêmement controversées, déchaînant les passions et empêchant souvent le film de repartir avec un prix, à l’instar d’Irréversible (2002) ou plus récemment Mektoub My Love, Intermezzo (sortie indéterminée mais on espère le plus tôt possible). Funny Games a été un vrai choc, sa controverse l’aura finalement plutôt aidé à devenir culte et Michael Haneke reviendra plusieurs fois au festival pour y devenir même l’un des seuls réalisateurs dans l’histoire à remporter deux fois la précieuse Palme d’Or. Mais le statut d’œuvre culte est pour Haneke un malentendu, aujourd’hui le film est apprécié par les adolescents en manque de sensations fortes, pourtant l’idée du réalisateur n’a jamais été de glorifier la violence ou d’y prendre plaisir, Haneke déteste d’ailleurs la violence physique. Funny Games est une œuvre cinématographique impitoyable qui joue directement avec le public.

Tout d’abord Funny Games est un film sur le chaos, un chaos pur. Ce chaos est symbolisé par les deux antagonistes Peter et Paul, ceux ci viennent pénétrer dans une maison de famille, dans une vie tranquille. Les personnages sont des archétypes, Haneke ne les traite pas comme des personnes, leurs noms sont d’ailleurs les mêmes d’un film à l’autre (George, Anne et Georgie), ces trois personnages représentent la famille de base, Haneke n’a pas besoin de les humaniser, ils sont des pions pour délivrer son propos, tout est fait pour être simple, un père, une mère, un enfant. Le chaos vient donc s’introduire dans la famille ordonnée et basique, tout comme cette musique de métal vient d’un coup remplacer la musique classique au début du long métrage, le chaos ne répond à aucun règle, il est complètement libre et c’est ce qui insuffle la plus grande terreur, le chaos est une menace incontrôlable. Les deux jeunes hommes n’ont aucun but si ce n’est de faire le mal, on ne saura jamais qui ils sont, ils représentent une anarchie de la violence. Ils rigolent d’ailleurs eux mêmes de leur identité, s’inventer des fausses vies fait partie de leurs nombreux jeux. Mais ils n’ont pas de sens, ils n’ont pas de vie, on peut d’ailleurs expliquer le choix de costume, les deux personnages sont habillés en blanc, ils ne sont rien, ils font juste le mal, le plus possible, de manière désordonnée. C’est d’ailleurs illustré à la fin où un des deux finit par noyer la mère avant l’heure programmée, car il en avait envie. Même cette règle de base de l’heure à laquelle finit le cauchemar n’est pas respectée, la violence ne suit pas de logique.

Le film joue continuellement sur un décalage total entre les deux groupes, la famille joue le drame tandis que les deux tueurs jouent la comédie, dans le film ils semblent être sur deux plans complètement différents. Cela crée un malaise encore plus profond, les antagonistes jouent et font d’un spectacle le malheur total d’une famille à l’agonie.

Arno Frisch, Frank Giering et Susanne Lothar dans Funny Games (1998) Copyright D.R.

Si Haneke dit détester la violence tout en montrant un film aussi atroce c’est qu’il interroge notre regard à l’image. Car le spectateur qui regarde cette famille se faire torturer pendant plus d’une heure est par conséquent complice de l’action. Le réalisateur met en lumière le spectateur qui décide de regarder ces horreurs. Les deux jeunes hommes pourraient très bien tuer directement la famille, ils savent que c’est la finalité, mais cela ne serait pas intéressant, ils doivent offrir un spectacle au spectateur, un film digne de ce nom avec un début, un milieu et une fin. La chose la plus connue du film est d’ailleurs sa manière de briser le quatrième mur. Au début, lorsque nous savons que les choses sont en train d’empirer et que cela va très mal se passer, Paul joue à chaud ou froid avec la mère de la famille, Anna, pour retrouver son chien qu’on imagine très bien en mauvais état. Anna est déboussolée et suit le jeu macabre de Paul qui se retourne alors vers la caméra et nous adresse un clin d’œil. Nous savons que Anna va trouver son chien mort ou agonisant, nous sommes complice de ce que fait le tueur et le réalisateur ici. Ce premier geste est perturbant, voir déroutant, Haneke fait en sorte que le spectateur se demande si Paul lui a réellement adresser un clin d’œil ou si il n’a pas mal vu. Cela devient un jeu également entre l’auteur et le spectateur.

Au milieu du long métrage Paul nous pose une question « est ce que la famille va mourir avant 9h ? ». Il nous pose réellement la question, il y a à ce moment une fascination de savoir qui va s’en sortir ou non à la fin. Nous ne prenons pas spécialement plaisir à voir cette famille souffrir, le réalisateur nous fait même souffrir nous mêmes, mais nous voulons savoir comment l’histoire va se terminer. Haneke nous livre une mise en scène figée de bout en bout, nous sommes littéralement immobile en train de regarder la scène. Tout les plans sont fixes et la situation semble petit à petit déborder à chaque scène, le film traite sa violence par la tension. Nous comprenons ce qui va se passer et nous le voyons petit à petit arriver, nous voyons les choses escalader au long du film jusqu’à un point important du long métrage, jusqu’à la mort de Georgie où tout se fige pendant un instant, nous contemplons véritablement l’horreur, nous voyons la tête de ce petit garçon en mille morceaux. Le plan reste ainsi plusieurs longues minutes et chaque seconde semble insupportable. Finalement après une longue période où l’on pense que les personnages peuvent réellement s’en sortir, le chaos revient. Et cela se fait avec cette rupture de ton où l’on passe de moments de drame ou le couple cherche à survivre à l’arrivé décontractée du tueur, qui lui est encore dans une comédie.

Arno Frisch et Frank Giering dans Funny Games (1998) Copyright D.R.

Michael Haneke questionne donc notre rapport à l’image et à la violence au cinéma, jusqu’à nous faire arriver à un point où lors d’une scène où la mère prend un fusil pour tuer Peter, le spectateur se retrouve content, ou du moins soulagé. On se réjouit d’un meurtre. Au festival de Cannes les spectateurs ont applaudi à cette scène, montrant bien l’efficacité du procédé de l’auteur. Mais après avoir vu la fin du cauchemar à travers ce geste de la héroïne, le réalisateur met véritablement en place la clef du film. Après le meurtre de Peter, Paul prend la télécommande du salon et remonte en arrière, avant la rébellion de la mère. Nous avons cru à une « happy-end », Haneke ne nous la donnera pas. Le réalisateur fait littéralement ce qu’il veut, ses personnages sont censés mourir, ils mourront. Il joue littéralement avec nous, nous sommes au centre du « funny game » (jeu amusant) de l’auteur. Cette manipulation de la forme de l’œuvre, allant jusqu’à placer le film dans le fantastique pour nous manipuler, nous montre la maestria d’Haneke. Funny Games est une œuvre particulière, c’est une véritable œuvre d’art cinématographique qui interroge à travers sa propre forme.

La violence n’a pas de sens. Les images auxquelles nous sommes soumis nous font souffrir. Le film est un chaos constant d’atrocités. Pourquoi se soumettre à ces images ? Pourquoi se rendre complice de ces abominations ? Une chose est certaine, Michael Haneke a réussi un magnifique tour de cinéma.

Funny Games est une œuvre brillante nous questionnant sur notre rapport à l’image et à la violence au cinéma. Michael Haneke nous embarque dans un long métrage impitoyable qui joue littéralement de et avec nous. Un grand moment cinéma assez controversé

Note

Note : 9 sur 10.

9 / 10

Une réponse sur « Funny Games »

[…] Penchons-nous dessus. Le film prend un parti pris intéressant (qu’il rate évidemment, sinon ce ne serait pas drôle). Nous montrer une victime capable de faire preuve d’autant, voire plus, de brutalité et de violence que ses agresseurs, on avait déjà pu voir un tel procédé dans « La dernière maison sur la gauche » de Wes Craven. Le but était d’y interroger le public sur son rapport à la violence et sa légitimité en fonction de qui l’exerce. La violence ne devient-elle pas plus acceptable quand elle est exercée par les protagonistes du bon côté de la barrière moral (donc les « gentils », pour résumer) ? Alors qu’en soi l’exercice de la violence reste condamnable, d’où notre rejet des « méchants ». Michael Haneke jouera sur la même corde durant la fameuse scène de la télécommande dans son « Funny Games ». […]

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