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La décennie de… Pascal Gavillet

Pascal Gavillet, journaliste à la Tribune de Genève et à la RTS, nous livre son ressenti sur la décennie ’10 de cinéma.

Une décennie qui s’achève, c’est aussi une décennie de cinéma qui a réservé ses chefs-d’œuvre et ses déceptions. Réalisateurs, journalistes, vidéastes… Retrouvez durant le mois de janvier les témoignages de ceux qui ont vécu 10 années riches en enseignements.

Pascal Gavillet est un journaliste et critique cinéma suisse depuis 1984, officiant actuellement à La Tribune de Génève et dans l’émission Vertigo sur la RTS.


5 coups de cœur ?

Boyhood (Richard Linklater, 2014)

The Lost City of Z (James Gray, 2016)

Interstellar (Christopher Nolan, 2014)

The Other Side (Roberto Minervini, 2015)

Adieu au langage (Jean-Luc Godard, 2014)

Sans totalement refléter ce que furent ces dix années, globalement moins fortes que la décennie précédente, ces cinq titres attestent d’un goût relativement nouveau des grands cinéastes pour l’universalité au sens physique du terme. Boyhood de Linklater donne l’exemple d’un cinéma total où le temps a été maîtrisé et n’est plus un obstacle à notre perception, le tournage du film s’étendant durant le même temps que ce qu’il raconte. The Lost City of Z permet à James Gray de rejoindre ce classicisme formel jadis caractéristique des maîtres de Hollywood. Le film procède d’un seul mouvement pour décrire comment un père et son fils s’aiment par-delà la mort (et donc le temps). Interstellar de Nolan conjugue des connaissances astrophysiques modernes – la théorie des cordes notamment – à un sens du récit qui s’apparente au mélodrame. Plongeant au cœur du réel, The Other Side de Roberto Minervini révèle un monde submergé et invisible qui correspond pourtant à la plus palpable des réalités actuelles, du moins en Amérique. Quant à Adieu au langage de Godard, meilleur film en 3D jamais réalisé, il traite de concepts mathématiques ardus de manière totalement poétique et est essentiel ne serait-ce que pour cela.

D’autres films auraient pu être cités pour témoigner de cette envie et ce besoin de radicalité dont certains cinéastes font preuve depuis quelques années, délaissant l’obsession de plaire à tout prix, de délivrer un message, ou même de clarifier leurs histoires pour les rendre absolument compréhensibles. Le cinéma est un art libre qui demande souvent à s’affranchir des diktats. Pour des cinéastes comme Kechiche ou Béla Tarr, la réussite est totale sur ce point-là. Pour d’autres un peu moins.


5 déceptions ?

Je ne vais pas citer de titres en particulier, les exemples de mauvais films étant légion, mais proposer un début de réflexion sur trois points qui me semblent aller dans de mauvaises directions.

La nuisance technologique de Gemini Man  d’Ang Lee

C’est tout simplement pour moi l’un des pires films de la décennie. Tourné en High Frame Rate, c’est-à-dire avec 120 images par seconde, le film est au final d’une rare laideur, et donne l’illusion esthétique d’un épisode de sitcom telle « Les Feux de l’amour » projeté sur grand écran. Nous sommes clairement là dans un exemple de dérive technologique qui, après les errances de la 3D et de l’Imax, nuit au cinéma.

L’absurdité des franchises de super-héros

Chez Marvel comme chez DC Comics (je ne cite pas Disney pour éviter de parler d’économie de marché) , le cinéma est une usine d’où sortent, de façon quasi-métronomique, un film tous les 3 ou 4 mois, sans que les cinéastes chargés de les usiner n’y déposent un supplément d’âme. La plupart de ces films sont objectivement ratés. Ils empiètent sur d’autres en occupant le terrain des salles, des médias, et même du net. En clair, ils empoisonnent le cinéma.

L’arrivée de Netflix

Et cette arrogance à vouloir redéfinir la chronologie des médias, jusqu’à imposer sa prétendue suprématie à Cannes. Les géants du streaming doivent visiblement compenser la faiblesse de ce qu’ils proposent par une sorte d’exclusivisme réactionnaire. Si la situation à Genève est différente – les gros Netflix sortent en salles -, elle est souvent préoccupante ailleurs. Forçant les gens à s’abonner à une plateforme que je continue à trouver décevante en matière de contenu films (je ne parle pas des séries, n’étant pas spécialiste du domaine, et ne désirant pas le devenir), lesquels donnent à peu près tous l’exemple d’un cinéma mainstream où quelques auteurs – Scorsese, Bong Joon-ho, Cuaron, Meirelles – apportent une caution différente au milieu. La récente déculottée de Netflix aux Golden Globes (une récompense sur 34 nominations), où leur chouchou Marriage Story, piètre comédie que tout le monde porte aux nues, n’est repartie qu’avec une seule statuette, a remis un peu les pendules à l’heure. Et le fait que le nombre d’abonnés recule aboutira tôt ou tard fatalement à la chute du géant du streaming. Il est en revanche trop tôt pour se prononcer sur ses concurrents directs, mais je ne suis guère optimiste.


Le film de la décennie destiné à devenir culte ?

Sans doute Interstellar de Nolan, car il fait partie de ces œuvres d’auteur susceptibles de conquérir toutes les franges de publics. Son exposition de plusieurs théories astrophysiques ou tout simplement physiques le met en pole position pour explorer le monde de demain. Peu de films cherchent ou chercheront, je pense, à aller sur les mêmes plates-bandes. En attendant Tenet, probable film événement de 2020, Interstellar brillera encore de longues années.


Le fait marquant de la décennie ?

C’est le mouvement #metoo, qui a précipité Hollywood dans une crise peut-être analogue à celle qui secoua la Mecque du cinéma lors de l’instauration du code Hays en 1934. Après le procès Weinstein, et quelle qu’en soit l’issue, rien ne sera de toute façon plus jamais pareil.


La bande originale de la décennie ?

Aucune ne m’a marqué au point d’être citée en exemple. Mais j’aime bien la mixtape pleine de tubes que Chris Pratt trimbale dans Les Gardiens de la galaxie. Pas besoin de raccourcis scénaristiques pour que se déploient ces morceaux, puisqu’ils font partie du récit.


Une image pour résumer la décennie ?

adieu au langage | godard

C’est l’une des images de la nature dans Adieu au langage de Godard, prise pour exemple par l’un des personnages, Marcus, qui évoque l’hypothèse de Riemann (l’un des problèmes les plus ardus de la recherche mathématique de ces cent dernières années), comparant la distribution des nombres premiers à la manière dont les plantes apparaissent dans un champ. Cette littéralité démontre que la poésie, au cinéma entre autres, permet de parler de tout, y compris de théories complexes et inabordables, sans transiter par les outils réflexifs usuels.

Merci à Pascal pour ses réponses. Vous pouvez le retrouver parler de cinéma tous les jours sur Twitter !

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