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La Fièvre du samedi soir : la fin de l’innocence

Phénomène de l’époque disco, La Fièvre du samedi soir brille par un sous-texte sociologique que l’Histoire semble avoir malheureusement mis de côté.

🎬 Réalisateur : John Badham

🎬 Casting : John Travolta (Pulp Fiction, Blow Out, Grease), Karen Lynn Gorney, Donna Pescow….

🎬 Genre : Drame, film musical

🎬 Pays : Etats-Unis

🎬 Sortie : 5 avril 1978 (France)

Synopsis : À Brooklyn, Tony Manero, jeune boutiquier d’origine italienne, dénigré par sa famille car n’ayant pas réussi comme son grand-frère – devenu prêtre – mais adulé par son groupe de copains – fêtards et bagarreurs – ne vit que pour le club de danse disco « 2001 Odyssey » où il fait sensation et rêve de remporter le premier prix.

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Quelques notes, et la magie opère de nouveau, intacte. C’est au son de Night Fever des Bee Gees que débute ainsi un film qui va rentrer immédiatement dans l’histoire du cinéma : La Fièvre du samedi soir. Une oeuvre qui a su capter l’air de son temps et en créer un nouveau ; mais au-delà, le film de John Badham a su offrir plus qu’une friandise disco, une parenthèse enchantée. Il a exposé de son époque les grands travers, l’hypocrisie, les tourments intérieurs. Une qualité propre aux grands films, ce que La Fièvre du samedi soir reste, sans aucun doute.

Un temps que les moins de 20 ans, pas plus que les moins de 30, ne peuvent connaître. L’époque disco, aussi fulgurante qu’éphémère a connu son heure de gloire dans les ’70. Et c’est avec La Fièvre du samedi soir que le phénomène explose. La bande originale du film, dont les Bee Gees signent 4 morceaux (Night Fever, How deep is your love, More than a woman, You should be dancing) entre immédiatement dans la légende. À hauteur de 2,2 millions de copies, la BO reste aujourd’hui le 54ème album le plus vendu de l’histoire au Royaume-Uni. C’est en toute certitude ce qui a fait le succès du film, tant elle symbolise une époque dorée où la jeunesse trouve dans cette oeuvre un exutoire, le terreau de leur frénésie adolescente. 40 millions d’exemplaires vendus au total, c’est 40 millions d’adeptes d’un film qui a défini à jamais le style et la musique disco pour le grand public. Cheveux gominés, chemises cintrées, pantalons pattes d’eph’ : La Fièvre du samedi soir impose la mode de son époque comme jamais film ne l’a fait auparavant.
Mais il serait ravageur de réduire cette oeuvre mythique à sa portion congrue, celle d’un simple film générationnel. Saturday Night Fever gagne en effet ses galons de grand film par une dimension sociologique et un regard amer sur son époque que l’Histoire, bien malgré elle, semble avoir laissé de côté.

Une société désillusionnée

Vous n’êtes rien, et n’allez nulle part.

– Et toi, tu as quoi ? Un escalier vers les étoiles ?

Stéphanie Mangano et Tony Manero, La Fièvre du samedi soir, 1977

Cet échange, d’une innommable cruauté, synthétise pourquoi La Fièvre du samedi soir ne peut être résumé à son aspect disco. En un échange entre Tony Manero, le « plouc » venu de Brooklyn, et Stéphanie Mangano, qui rêve d’un avenir radieux à Manhattan, le symbole de la lutte des classes et de l’échelle sociale s’expose comme en plein jour. Dans ce restaurant, ce sont deux mondes qui ne se comprennent plus, qui se parlent sans s’écouter. Deux mondes aux codes distincts, qui se perdent dans leur référence à Roméo et Juliette, et deux mondes qui ne voient dans l’autre qu’un reflet de ce qu’ils cherchent à fuir. Pour Tony, que John Travolta interprète avec une étincelle rare, Stéphanie représente le rejet d’un monde dont il est conscient qu’il n’aura jamais l’accès, malgré tous ses efforts. Stéphanie voit en Tony le souvenir refoulé d’une vie qu’elle souhaite laisser derrière elle, non sans une once de matérialisme, elle qui passe le dîner à se vanter de ses rencontres à son bureau.

Dans ce cadre, Brooklyn est ainsi filmé avec une crasse non dissimulée. Le sexisme et l’homophobie y sont monnaie courante, autant le reflet d’une époque que d’une société en mal de repères moraux. Dès que la caméra pose son regard sur Tony, elle ne quitte plus son environnement, comme un enfermement instinctif dans un microcosme duquel tout échappatoire est caduc. Une prison d’acier qui se retrouve dans le poids écrasant de la famille, elle-même rempart inconscient à l’évolution. La pression pour singer la carrière du frère aîné, le poids de la religion, cette sensation d’enfermement… Un monde dont on ne fait que perpétuer malgré soi les traditions, sexistes entre autres, et qui cloisonnent l’individu dans un monde qui le sert autant qu’il l’asservit.

Tony Manero (John Travolta) dans La Fièvre du samedi soir, John Badham, 1977
Tony Manero (John Travolta) dans La Fièvre du samedi soir, 1977

Le sexe devient une forme de distraction, mais qui, le personnage d’Annette (Donna Pescow) en témoigne, tend plus à une forme de ritualisation penchant dangereusement vers la bestialité.
La drogue et l’alcool deviennent les seuls remèdes à la morosité d’un quotidien : seul Tony y échappe, la danse étant sa drogue. Mais le constat est là, celui d’une jeunesse perdue, pour qui un échappatoire, tout destructeur soit-il, est malgré tout préférable. Bien sûr, le film n’oublie pas de montrer l’euphorie qu’offrent les déambulations sur le dancefloor, et c’est là toute sa force : le contraste entre une joie innocente et une amertume grandissante. Cette amertume, Tony ne l’exprime jamais mieux que dans la compétition finale, pour lui un simulacre et la preuve d’un racisme envers les minorités (notamment hispaniques) institutionalisé, dont il fustige l’acceptation par le plus grand nombre. Le symbole est là, au-delà des paillettes, c’est un monde macabre, torturé, qui erre.

Une fièvre douce-amère

Finalement, La Fièvre du samedi soir brille peut-être par sa symbolique principale : la fin de l’enfance. Le crépuscule des émotions nouvelles, la déroute de l’innocence, la conscience d’une responsabilité individuelle plus importante. Pour Tony, c’est avant tout de comprendre que l’amour ne se gagne pas si facilement, que Stephanie n’est pas More than a woman, malgré la volupté de leur langoureuse danse. C’est la conscience d’une relation humaine qui se construira dans le long terme, loin des éphémères passions adolescentes. Pour Bobby (Barry Miller), ami de toujours, esseulé et au destin tragique, le destin vient frapper encore plus fort à la porte. Pour Stephanie, c’est aussi la conscience de son mépris de classe qu’elle apprend à amenuir pour finalement s’ouvrir à la représentation d’un passé repoussant.
Tony Manero, personnage principal, est évidemment celui dont l’évolution est la plus prégnante. D’un jeune homme imbu de sa personne, à la limite du machisme, c’est un adulte lucide, qui a fait face au pire et qui est désormais à l’écoute des autres que le long-métrage nous livre. La tragédie du film est avant tout le point final de la perte de cette pensée idyllique.

Au-delà de la légende du film, qui a contribué à faire du disco un incommensurable phénomène et de John Travolta le sex-symbol des ’70, que reste-t-il ? Une oeuvre cinglante sur une société déliquescente. Un constat formidable sur la lutte des classes et la chute de l’insouciance de la jeunesse. Un film qui ouvre une période d’euphorie et qui en décrit déjà les pires travers. Une oeuvre kitsch, sans aucun doute, mais qui a donné ses heures de gloire à un genre, un symbole à toute une génération, un phénomène générationnel rare dans l’histoire longue entre la musique et du cinéma.

Et si l’Histoire n’en aura retenu que quelques notes et effacé une magnifique partition, il ne suffira que de se laisser bercer par le falsetto de Barry Gibb pour retrouver les souvenirs d’une époque dorée que John Badham aura regardé avec une amertume palpable, succès que le diamant brut John Travolta et son déhanché auront fait définitivement légende.

Note

8/10

Note : 8 sur 10.

La Fièvre du samedi soir parachève le rêve d’un Tony Manero amer, que John Travolta interprète avec les fêlures nécessaires. Loin d’être le simple catalyseur de l’époque disco (ce qu’il est, à juste titre), le film de John Badham se pare d’un sous-texte sociologique puissant, un témoignage qui le fait définitivement entrer au rang des chefs-d’oeuvre de son époque.

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