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Le Duel

Le Duel #26 : Drunk

Alors que le dernier film de Thomas Vinterberg a fait grand bruit lors de sa sortie, qu’en tirer au final ? Thomas et Antoine opposent leur avis.

Le Duel est une rubrique en partenariat avec Le Drenche. Chaque samedi ici, deux rédacteurs de Ciné Maccro confrontent leur avis, positif ou négatif, sur un film !


LE POUR

Antoine C.

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse

Alors que le COVID donne la gueule de bois au monde du cinéma, la sortie de Drunk semble être une bouffée d’air frais pour les salles. Le douzième film de Thomas Vinterberg, sélectionné à Cannes et encensé par la critique, signe le retour sur le devant de la scène du danois par, disons-le d’entrée, la grande porte.

Drunk, ou l’errance alcoolique de quatre collègues dans l’entre deux-âges perdus dans leur monde, nous cueille dans nos faiblesses. De ces quatre enseignants, le magnétique Mads Mikkelsen en tête, Vinterberg tire quatre facettes de nos relations avec le célèbre breuvage, dans un récit aux allures de parcours initiatique. Aussi bien une critique acerbe d’une société à l’alcoolisation de plus en plus absurde qu’un drame intime, ​Drunk nous saisit et nous interroge sur les joies et les malheurs de l’ivresse.
C’est là la force du film : la mise en scène naturaliste de Vinterberg fait de nous ce cinquième comparse, trépignant de les rejoindre dans les bons moments comme criant dans le vide pour les mauvais. Ce qui se joue devant est aussi bien leur drame que le nôtre : le réalisateur ne fait là aucun cadeau à ces personnages.

Drunk e​st de ces propositions radicales, qui accroche et qui retourne sans ménager son spectateur. Dans des cadres serrés, dans des décors en lieu clos, le film nous empêche de fuir et nous confronte à son désir : celui de montrer que, sous une étude sociale au concept bien amusant, se cacher cette volonté inconsciente de se reconnecter aux autres, dans un monde qui nous isole de plus en plus, ​Drunk veut faire de son tourbillon une introspection vers l’équilibre, tantôt élévateur, tantôt chancelant, et métaphorisé dans cette sublime danse finale.

Drunk​ c’est ça, et bien plus encore ; il est une oeuvre transcendée et transcendante, fait du sang des grands films qui nous enivre de sa beauté et de sa réflexion. Une oeuvre radicale dans son propos, qui s’immisce dans nos esprits pour ne plus nous quitter, rappelant à quel point le Cinéma avec un grand C est un immense cadeau à ceux qui s’ouvrent à lui. Et dans le contexte actuel si difficile, Vinterberg nous ramène aux sources et nous rappelle à quel point le cinéma est beau et précieux, et que la vie est belle et précieuse. ​What a life​.


LE CONTRE

Thomas G.

Drunk ou l’ivresse collective

On ne saurait s’insatisfaire, dans une année où le Septième Art fait grise mine, de quelques fulgurances cinématographiques. Mais il serait bien malaisé de porter au firmament des oeuvres aux intentions louables mais à l’exécution maladroite. Et ​Drunk ​en fait malheureusement partie.

Car quel plus absolu gâchis que de traiter un sujet insolite (quatre professeurs en pleine crise de la quarantaine qui adhèrent à une théorie qui stipulerait un déficit d’alcoolémie dans le sang) avec un classicisme tout aussi absolu ? Qu’on salue une mise en scène naturaliste, à raison, ne fait pas oublier un traitement d’une extrême platitude, où le schéma du ​rise and fall ​est finalement appliqué sans une once d’originalité. Découverte, plénitude, chute, prise de conscience : ​Drunk ​coche toutes les cases du plus classique des scénarios. Mais comment en être satisfait face à un postulat aussi alléchant et inhabituel, qui appelait donc à une plus grande audace dans sa narration voire sa mise en scène ?

Il n’empêche, le film maitrise à merveille son scénario, et Mads Mikkelsen y est comme d’habitude brillant, lui dont le magnétisme irradie l’écran malgré un rôle qui appelle à l’effacement de soi. Mais il est bien en peine face à un réalisateur qui ne lui offre qu’un terrain de jeu semblable à mille autres. Un terrain de jeu dans lequel Thomas Vinterberg perd pied, et où la leçon, sinon immorale, devient, avec la dernière séquence, dangereusement chancelante.

Que comprendre du film ? Quelle est sa morale ? Veut-il punir ses personnages du péché d’ivresse ? Faire le constat d’une société hypocrite sur ses propres démons ? Sauver les personnages de leur ennui existentiel ? S’il semble vouloir faire tout cela à la fois, la dernière séquence vient faire s’écrouler l’ensemble comme un château de cartes. Dans le fond comme dans la forme (nous n’en dirons pas plus pour ne pas spoiler), il est impossible d’y trouver une réponse satisfaisante, qui donnerait un sens à tout le film, mais pire, plutôt une réponse le faisant pencher vers une douteuse moralité.

Saluer les qualités, certaines, de ​Drunk,​ peu s’y opposeront ; mais en faire la nouvelle pépite du cinéma scandinave, c’est se laisser berner par un film aux contours chatoyants mais à l’ossature fragile. Dans une période si trouble, l’ivresse cinématographique de Drunk ​sera pour beaucoup une bouffée d’air frais ; mais ce n’est vraisemblablement pas lui qui fera sortir le Septième Art de sa longue gueule de bois.

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