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Les Enchaînés

Voyageons en 1946, au sortir d’un terrible conflit, cadre du film Les Enchaînés, troisième collaboration entre Hitchcock et Selznick !

🎬 Réalisateur : Alfred Hitchcock

🎬 Casting : Cary Grant (Charade, La Main au Collet, La Dame du Vendredi...), Ingrid Bergman, Claude Rains…

🎬 Genre : Drame/Science-fiction post-apocalyptique

🎬 Sortie : 19 mars 1948 (France), 6 septembre 1946 (Etats-Unis)

Synopsis : Alicia, fille d’un espion nazi, mène une vie dépravée. Devlin lui propose de travailler pour les Etats-Unis afin de réhabiliter son nom. Elle épouse donc un ancien ami de son père afin de l’espionner. Devlin et elle s’aiment sans oser se l’avouer, attendant chacun que l’autre fasse le premier pas. Lorsque le rôle qu’elle tient est découvert, son mari décide de l’empoisonner.

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Attention ! Cette critique contient des spoilers.

Nous sommes en 1946. Alfred Hitchcock n’est peut-être pas encore tout à fait Alfred Hitchcock ; entendons par là que le meilleur reste probablement à venir. Le maître du suspense est alors depuis quelques années à Hollywood, où il transporte son génie. Un génie auquel n’est pas insensible un des producteurs les plus puissants et ambitieux de l’époque : David O. Selznick. De la collaboration de ces deux hommes naîtront quatre grands films : Les Enchaînés, que nous allons évoquer, est le troisième d’entre eux, qui permettra à Cary Grant et Ingrid Bergman de collaborer chacun pour la deuxième fois avec Hitchcock, alors même que la Seconde Guerre Mondiale vient de se terminer.

Une guerre dont les blessures sont encore ouvertes ; telle est la toile de fond du récit de Ben Hecht et Alfred Hitchcock. Devlin est le représentant des services secrets américains, le héros d’une bannière étoilée récemment victorieuse ; Sebastian est cet ancien nazi, défait dans sa haine, tentant de cacher ses anciennes mœurs sous le tapis pour survivre dans un monde qui lui est désormais hostile. Deux figures du Bien et du Mal auxquelles l’Amérique et le monde se réfèrent à la sortie d’un conflit qui aura détruit les âmes et les chairs. Tiraillée entre ces deux images, se dresse Alicia, héroïne au sang sali par son aïeul, perdue dans un monde en perpétuels bouleversements dont elle se sent, au moins partiellement, en accord moral. Entre les deux figures manichéennes, que Hitchcock dépeint avec toute la morale tacite en vigueur, se place donc le personnage d’Ingrid Bergman, symbole de nombreuses personnes prises entre deux feux. Nommée par son prénom en opposition aux deux autres protagonistes majeurs, elle devra alors faire son chemin de rédemption afin de prouver qu’elle est digne de cette nouvelle société dans laquelle elle vit, purgeant ainsi le péché paternel. Ainsi soit-il donc, dans un film qui peut sembler à la première lecture comme un exemple phare du cinéma pro-américain de l’après-guerre. Mais réduire Les enchaînés à cela serait, au mieux indigne, au pire insultant envers Hitchcock, tant le réalisateur ne cesse de distiller à son film les éléments d’une grandeur sur le consortium moral du cinéma de l’époque.

Sous la tendre apparence d’un message pro-américain, Hitchcock semble en effet dissimuler un message bien moins simpliste. Car Les Enchaînés n’évoque pas uniquement cette lutte entre le “Bien” et le “Mal” ; le film évoque également une autre peur de son temps, la peur atomique. Une peur qui découragera Selznick, qui revendra le film à RKO, mais également une peur de l’Amérique elle-même : les rumeurs de surveillance du FBI sur le tournage ont traversé les âges, et l’on sait que Hitchcock a dû édulcorer certains passages atomiques afin de pouvoir passer les diverses formes de censure. C’est justement là peut-être que Les Enchaînés trouve sa saveur : Hitchcock n’hésite pas à renverser ces idées de départ pour insinuer un message bien plus profond. Comment Sebastian, la figure du Mal, peut-il nous inspirer autant de sympathie ? Comment ne pas voir un parallèle entre le nom Devlin et l’expression “Devil In” ? Comment l’héroïne qui nous incarne peut-elle avoir des mœurs aussi légères ? Alors que le Code Hays bat son plein (nous avons justement fait une vidéo sur le sujet), Hitchcock va ici flirter avec la limite pour donner la saveur de son récit : exemple phare s’il en est, le fameux baiser entre Cary Grant et Ingrid Bergman, réputé comme étant le plus long (à l’époque) de l’histoire, n’est en réalité qu’une succession d’embrassades de quelques secondes, contournant ainsi les règles morales en vigueur. C’est dans cette optique de renversement que s’inscrit justement Les Enchaînés : si le postulat de départ est borné dans des rôles pré-conçus, Hitchcock va rapidement faire bouger les lignes : les forts deviennent faibles, et les puissances obscures déchantent face à l’infime humanité. Les Enchaînés n’est finalement pas en son coeur une oeuvre banale d’espionnage politique ; elle est l’occasion pour le réalisateur de détruire certaines étiquettes, de brouiller les natures intrinsèques pour montrer que, derrière l’apparence, se cache des hommes et des femmes bien différent(e)s de ce que l’on pourrait penser de prime abord. C’est même sur cela que repose le devenir des personnages : libérés de leurs pensées préconçues, le rapport du trio change, mais, prisonniers de leurs rôles, ils ne peuvent, un temps durant, s’accomplir pleinement. D’enchaînés du Destin, ils deviennent enchaînés de leurs rôles, et Hitchcock nous interroge sur le véritable poids du passé sur nos existences.

Peut-on se libérer du poids de son passé ? Difficile question s’il en est, filigrane du progrès de nos personnages. Sebastian peut-il s’absoudre de son passé nazi ? Malgré lui, il ne pourra s’extirper de cela ; la nature atroce de ses actes (conjugué à un contexte mondial peu apte à voir sur grand écran un nazi se repentir) ainsi que sa position de perdant de la guerre, de personne terrée dans son passé ; Devlin et Alicia, eux, du côté des vainqueurs, arriveront à terme à s’extirper de cela ; là où le professionnalisme du premier, et les excès de la deuxième, semblent être des obstacles infranchissables à leur destin commun, le parcours réflexologique au cours du film de Devlin le pousse finalement au dilemme final, dans une dernière scène qui reste à tout jamais comme un des plus grands moments du cinéma : entre devoir et amour, le héros américain devra choisir dans ce duel manichéen, et de se démontrer à lui-même qu’il reste un homme afin d’être le pantin d’un pouvoir.Ainsi s’achèvera donc l’un des plus grands films d’Hitchcock ; un film où Hitchcock rappelle que les pouvoirs ne peuvent prendre le dessus sur les hommes, qui plus est dans une si dure période pour l’Humanité. Porté par d’immenses acteurs au sommet de leur art, Les Enchaînés est une énième preuve, s’il en fallait encore, que le Maître du suspense est un des plus grands génies du Septième Art ; car rares sont ceux qui sauront s’extirper des codes pour offrir d’aussi grands moments de cinéma autant qu’Hitchcock, et Les enchaînés, à n’en pas douter, fait partie de la partie haute de ce joli panier garni.

Note

Note : 9 sur 10.

9/10

Un grand Hitchcock. A la sortie d’un terrible conflit où la paranoïa règne, le réalisateur lance une magnifique alerte, celui de ne pas oublier qui nous sommes au fond de nous-mêmes, et offre avec Les Enchaînés un des plus beaux films de l’Histoire.

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