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Madame

Retour sur ce documentaire aux sujets aussi forts que ses protagonistes

🎬 Réalisateur : Stéphane Riethauser

🎬 Casting : Stéphane Riethauser, Caroline Della Beffa

🎬 Genre : Documentaire

🎬 Sortie : 23 octobre 2019 (Allemagne), 26 août 2020 (France)

Synopsis : Saga familiale basée sur des images d’archives privées qui s’étalent sur trois générations. MADAME crée un dialogue entre Caroline, une grand-mère au caractère flamboyant, et son petit-fils cinéaste Stéphane, lors duquel les tabous de la sexualité et du genre sont remis en question dans un monde patriarcal à priori hostile à la différence.

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Toi et moi, on formait un drôle de couple. Tu étais ma muse, ma protectrice, Ma Dame à moi, unique en ton genre.

Stéphane Riethauser

Madame est un documentaire autobiographique de Stéphane Riethauser dans lequel il retrace sa vie jusqu’à aujourd’hui mais également celle de sa grand-mère. On peut d’ailleurs affirmer sans trop de doutes que ce film est une lettre ouverte à cette femme, en témoigne la voix touchante de Stéphane qui accompagne le spectateur et sa grand-maman dans sa propre introspection.

Madame - Stéphane Riethauser

Les sujets que ce long-métrage effleure, pointe du doigt ou développe sont multiples, complexes et ancrés dans notre société actuelle bien qu’ils résonnent déjà depuis des décennies ; et pourtant, Madame est le titre parfait. Ce simple mot renvoie à la construction de la femme par la société et par elle-même, au genre, à la sexualité, au sexe, à la société patriarcale et dans un registre plus personnel pour Stéphane à « Ma Dame », celle qui a été sa muse, sa protectrice, sa confidente : Caroline, sa grand-mère.

Ce documentaire est doté de deux arcs narratifs différents et sur le papier totalement opposés : Stéphane, un homme qui grandit dans les années 70, dans une famille bourgeoise de Genève et Caroline, une femme – avant d’être mamie – qui évolue au sein des années 20, dans une famille catholique extrêmement stricte. Et la beauté de Madame, son intelligence, réside dans le parallèle de ces deux histoires qui au lieu de se passer le relais tout au long du film, vont en réalité se répondre et se nourrir mutuellement à travers des situations proches et une place dans la société sensiblement similaire.

Madame - Stéphane Riethauser

Madame retrace donc l’histoire de Stéphane, de son cheminement d’homme misogyne « avec des couilles » à un homme homosexuel engagé contre les discriminations. Ce film est un témoignage à cœur ouvert de ce que la société, l’éducation et l’environnement familial peuvent faire à un individu, leur influence sur la construction de soi et sur l’image des autres. On peut alors entendre des propos forts et crus dans les convictions depuis lesquelles Stéphane avait grandi : c’est une vision sans filtre et transpirant la réalité.

Dans ce système patriarcal imposant, Stéphane ne va pas comprendre qui il est, comme aveuglé par le besoin d’être « un homme » comme décrit par son père, comme décrit par ses amis, comme décrit par le monde qui l’entoure. Et c’est toute cette recherche du soi, ce cheminement de vie et cette émancipation que Madame recouvre au travers d’une introspection touchante et profonde, notamment grâce aux images d’archives personnelles. Certains morts heurtent, d’autres résonnent, d’autres meurent progressivement au fur et à mesure que Stéphane grandit mais également avec la révélation de la vie de sa grand-mère, qui a sans nul doute contribué à l’image égalitaire qu’a Stéphane sur les femmes.

Madame - Stéphane Riethauser

Caroline, ou plutôt Madame : l’incarnation d’une femme forte et indépendante qui à son époque était critiquée pour cela. Sa vie nous plonge dans l’évolution de la place de la femme dans la société et surtout de son patriarcat imposant et toujours d’actualité. Soumise dès l’âge de 13 ans à un mariage forcé – viols, femme-objet, dépendance financière, devoir conjugal, ménagère –, Caroline a vécu dans l’idée que les femmes ne devaient pas s’instruire, ne devaient pas travailler mais faire le ménage, la cuisine… Des traditions qu’elle n’a pas longtemps soutenues et en soif d’apprendre, elle deviendra rapidement une femme d’affaires reconnue – impliquant les critiques misogynes, les insultes de l’époque – .

Grâce à Madame, on nous peint l’ampleur des sociétés principalement tournées vers la masculinité, sans déviance possible de genre ou d’émancipation de la femme, ni même de féminité chez les hommes et de masculinité chez les femmes. Des sociétés dont certains pans sont présents que ce soit dans les 20s ou dans les 80s, ou même encore maintenant, faisant de ce petit fils gay et de cette grand-mère indépendante des reflets brisés par leur société, des figures « hors-normes » de leur temps mais aussi des miroirs se répondant des années après, se faisant écho. Ainsi, Stéphane et Caroline, deux générations d’écart, ont été victimes des mêmes problèmes sociétaux résultant du patriarcat, d’un système dominé par la masculinité, construisant des principes et des valeurs que chacun enregistrait comme étant normaux mais qui ne leur convenaient en réalité pas – qui ne conviennent toujours pas –.

Homme, femme, hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, transsexuel… personne ne tire profit de cet univers à dominance masculine qui détruit des Hommes plus qu’il ne les fait grandir ou avancer.

D’un point de vue technique, Madame résulte d’une parfaite combinaison de formats et de supports d’images. L’éclectisme est au service d’une dynamique plaisante et échappe habilement au sentiment d’accumulation brouillonne et fourretout que ces choix auraient pu entrainer. Alimentant également l’évolution dans le temps et les progrès techniques en émanant, ces différents matériaux nourrissent le regard autant que la voix off ne nourrit l’écoute : photographie, caméscope, caméra Super 8, dessins, images numériques… ainsi l’esthétique du contenu n’est pas uniforme, parfois avec du grain, des couleurs fades ou même en noir & blanc ; le changement de formats est aussi de la partie. La richesse visuelle de Madame est remarquable et le montage apporte la fluidité de changement entre chaque format sans que cela ne paraisse être des vidéos mises « bout à bout ».

Ce travail a demandé cinq ans au réalisateur afin d’arriver à ce degré de maitrise des supports, des raccords mais également de la timeline puisqu’en plus de jouer sur deux histoires bien distinctes, c’est également une valse entre passé et présent qui s’opère sous nos yeux. Enfin, comme évoqué précédemment, Stéphane conte sa propre histoire et celle de sa grand-mère. Alors que les images défilent, les mots de ce réalisateur ne sont pas nécessairement reliés à elles, tout comme la voix de sa grand-mère dans le répondeur téléphonique, avec l’envie d’alimenter ces vidéos d’une pensée plus profonde, d’une réflexion plus importante et de permettre de parler de sa grand-mère pour illustrer un moment de sa propre vie ou inversement.

Madame est aussi une déclaration d’amour d’un petit-fils à sa grand-maman. Avec ce documentaire autobiographique, Stéphane Riethauser rend hommage à une grande femme avec ferveur, nostalgie et attendrissement. Même si les souvenirs sont une chose vaporeuse et éphémère et que la réalité a pu subir le poids des années, ce jeune réalisateur expose aux yeux de tous son parcours de vie si singulier qui pourtant devrait parler au plus grand nombre.

Écoute chéri, je voulais m’excuser pour mon horrible téléphone de l’autre jour… Tu sais, tu es né comme ça. Tu es comme Jean Cocteau et Jean Marais, comme Yves Saint-Laurent et Pierre Berger, comme mon curé et mon banquier.

Caroline
Madame - Stéphane Riethauser

Note

Note : 7 sur 10.

7/10

Madame est un documentaire engagé et sincère, traitant de sujets fondamentaux ayant traversés les générations. Grâce à son portrait et à celui de sa grand-mère Caroline, Stéphane Riethauser interroge autant qu’il ne s’interroge lui-même. Entre tendresse, amour et questionnement profond, ce long-métrage dégouline de vérité rustre et juste. Ce film, dont l’esthétique et la technique sont à souligner, réussit à illustrer l’introspection d’un jeune homme et le reflet qu’il a de sa grand-maman tout en ayant une universalité et une implication possible chez le spectateur. Madame connait un titre fort, autant que son contenu.


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