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Réflexions cinématographiques

Rebecca : Analyse filmique

Quand l’absente est la plus présente de la séquence…

🎬 Réalisateur : Alfred Hitchcock

🎬 Casting : Laurence Olivier, Joan Fontaine, Judith Anderson, George Sanders

🎬 Genre : Drame / Mystère

🎬 Sortie : 12 avril 1940

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Do you think the dead come back and watch the living?

Mrs. Danvers

Rebecca d’Alfred Hitchcock est le premier film américain de ce réalisateur britannique ; il s’agit également de son premier film en collaboration avec David O. Selznick. C’est alors en contournant le Code Hays et ce producteur très interventionniste, que Hitchcock va réaliser l’adaptation du roman de Daphné du Maurier et raconter l’histoire de Mrs de Winter, la jeune épouse de Maxim de Winter, évoluant dans un manoir où Rebecca, la première femme de Maxim, semble hanter les lieux depuis son décès. Entre souvenirs, gothisme et énigmatique présence, Alfred Hitchcock va donner vie à un thriller singulier – et à son fantôme –.

Ce film joue donc sur la présence de l’absence de Rebecca. En effet, bien que la jeune femme soit physiquement absente et donc invisible à l’écran, elle n’en est pas moins très présente au sein de Manderley et de ses habitants. Il semblerait même qu’elle vive encore dans ce manoir, au travers de différents facteurs et c’est la séquence de la chambre de Rebecca qui traduit le mieux ce jeu hitchcockien de rendre visible l’invisible : Mrs. de Winter va découvrir la chambre de Rebecca, rejointe ensuite par la gouvernante, Mrs. Danvers, le tout dans une atmosphère particulière.

Vous l’aurez compris, ma problématique tournera autour de la vivacité de Rebecca. En d’autres termes : 

Comment Rebecca prend-elle vie dans cette séquence ?

Il n’est pas difficile d’affirmer que le Manoir de Manderley n’est pas un lieu propice pour la nouvelle Mrs. de Winter ; une remarque que l’on retrouve dans Précis d’analyses filmiques de Francis Vanoye qui déclarait que si « le manoir n’était pas accueillant pour la jeune femme, la chambre quant à elle n’en était que plus antipathique ». En effet, si Manderley renferme la présence de Rebecca, sa chambre en est le noyau. Telle une boîte de Pandore contenant l’essence même de Rebecca, Mrs. de Winter en appréhende son ouverture ; un sentiment renforcé par la montée crescendo d’une musique tendue et des passages de l’ombre à la lumière qui s’alternent sur le corps de Mrs. de Winter : elle est tiraillée entre la peur d’entrer dans cette pièce – et donc de « rencontrer » Rebecca – et le besoin d’assouvir sa curiosité ; la menace plane, s’opère alors un champ contre-champ oppressant entre Mrs. de Winter et la porte de la chambre.

Mais c’est bien le premier plan de cette séquence qui, à lui seul, dégage toute la menace et l’oppression que la chambre de Rebecca va provoquer chez Mrs. de Winter. Toujours avec un travail sur les ombres remarquable, ces silhouettes longilignes vont dessiner des barbelés sur les murs, prêts à se refermer sur Mrs. de Winter. Elle est prise au piège : Rebecca vient d’attraper la jeune femme dans son filet – littéralement -. La proie a mordu à l’hameçon.

On retrouve alors toute une mythification autour de la chambre qui n’est pas simplement une pièce anciennement occupée mais le symbole même de Rebecca : la chambre est Rebecca. Ainsi, lorsque Mrs. de Winter entre dans la pièce, elle est enfermée par un cadre fait d’ombres – proche d’une boîte – et est réduite dans le plan : elle n’a pas d’importance ici. Les silhouettes grisâtres dans les voilages renvoient également à des présences menaçantes, des fantômes plombant l’arrivée de Mrs. de Winter, la mettant sur ses gardes.

On peut également noter que Mrs. de Winter se retrouve très souvent dans un sur-cadrage, enfermée ou encerclée entre deux rideaux, l’embrasure d’une porte ou deux pylônes. Cela confère un pouvoir de domination à la pièce, une sensation d’étouffement pour la jeune femme et ainsi, bien qu’elle soit totalement absente, Rebecca impose sa présence et son hostilité certaine envers Mrs. de Winter.

C’est également avec un travail de lumière que la présence de Rebecca s’opère, au travers de silhouettes diffuses dans les rideaux – comme évoqué précédemment – mais également grâce à des ombres mouvantes tout au long de l’extrait et qui n’ont de cesse de suivre Mrs. de Winter. En effet, on remarque que le corps de ce personnage est sculpté par des ombres, qui alourdissent et troublent la présence de Mrs. de Winter à l’écran. La première image est littéralement l’ombre d’une main sur son dos. La jeune femme apparaît engloutie au fur et à mesure de la séquence, jusqu’à être absorbée par la pièce.

Cette hostilité du lieu – et donc de Rebecca – est fortement palpable dans ce plan où, après que Mrs. Danvers ait ouvert les rideaux, Mrs. de Winter se retrouve plombée par des ombres qui forment très clairement des barreaux de prison dans laquelle la jeune femme est enfermée, tandis que Mrs. Danvers est dans la clarté.

Sometimes, I wonder if she doesn’t come back here to Manderley, to watch you and Mr. de Winter together.

Mrs. Danvers

On retrouve ensuite une certaine personnification de ce lieu et de ses objets. Véritables vecteurs d’une ambiance chargée mais également d’un environnement de vie, ces objets occupent une grande partie du cadre et Mrs. de Winter évolue autour, n’ose pas les toucher, ne sait pas où se mettre. Son langage corporel indique également qu’elle se méfie, en regardant autour d’elle, sentant la présence de quelqu’un. Ces éléments de décor permettent de donner vie à Rebecca et de la représenter à travers eux : ces objets et ces mobiliers sont des extensions de Rebecca et procurent la présence qu’elle-même ne peut plus avoir.

Leur grande importance, comparé à Mrs. de Winter, se manifeste également par la sphère sonore puisqu’ils sont parfois accompagnés d’un underscoring musical comme la cascade de harpe lorsque le rideau est tiré. Cette accumulation d’artéfacts appartenant à Rebecca englobe Mrs de. Winter dans un cocon qui lui est hostile et dont les moindres bruits, tels que la fermeture de la porte fenêtre, résonnent chez elle comme l’avènement de Rebecca.

Enfin, ce qui « ramène » Rebecca à la vie n’est autre que le second personnage visible de cette scène : Mrs. Danvers. Véritable vectrice des souvenirs et mémoire vivante de Rebecca, cette gouvernante hante Mrs. de Winter comme elle hante Manderley. Chacune de ses interventions fait appel aux souvenirs de Rebecca : elle ne peut s’empêcher de parler d’elle, d’évoquer des événements, de faire part d’anecdotes et ce besoin de faire vivre Rebecca va prendre d’autant plus d’ampleur dans cette séquence de la chambre où plus que de parler d’elle, Mrs. Danvers va lui donner vie et l’incarner. Son entrée dans la séquence est digne d’une apparition fantomatique : on ne voit que sa silhouette féminine au travers du tissu, sans un bruit.

Mrs.  Danvers va alors, tel un esprit errant dans la pièce, reproduire un à un tous les petits rituels que Rebecca faisait dans sa chambre. Ses mouvements sont fluides et lents, elle semble flotter à chacun de ses pas et soyons honnêtes : elle semble totalement possédée. Une notion de surnaturel qu’elle développe elle-même en dialoguant avec Mrs. de Winter sur le retour d’entre les morts et le fait qu’elle entende encore Rebecca dans le manoir. Tous ces éléments font de Mrs. Danvers la principale source de la vivacité de Rebecca et représente également à l’écran, pour Mrs. de Winter, l’invisible présence de Rebecca.

Listen. Listen to the sea.

Mrs. Danvers

Ainsi, bien que le personnage de Rebecca ne soit jamais porté directement aux yeux des personnages et des spectateurs, Alfred Hitchcock réussit à rendre cette absence aussi présente que les habitants du Manoir. Il réussit également à rendre Rebecca bien plus pesante voire constamment dans les scènes grâce à la personnification de Manderley et au travers de Mrs. Danvers. Mrs. de Winter participe également, avec son imagination et son angoisse, à donner vie à la défunte. Ainsi, Rebecca est le personnage principal et central de toute l’intrigue de ce film, elle est omniprésente sans jamais être représentée en tant que femme.

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