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The Haunting Of Hill House 2/2

La peur dans le monde de l’audiovisuel : une étude de cas avec cette série horrifique estampillée Netflix

Après avoir parlé des procédés classiques de la peur dans le précédent article (juste ici !), nous continuons cette étude de la série The Haunting Of Hill House avec une analyse de séquence et de nouveaux procédés de réalisation voulus par Mike Flanagan – toujours à vos risques et périls -.

Mom says that a house is like a body. And every house has eyes and bones and skin. A face. This room is like the heart of the house. No, not a heart, a stomach.

Nell
La peur « classique » : analyse de séquence

Pour conclure cette partie du « classicisme horrifique », l’illustration la plus représentative pour montrer le traitement de la peur de manière classique dans The Haunting Of Hill House n’est autre que la séquence du monte-plat dans l’épisode Touch dont le procédé de réalisation regroupe presque tous les classiques du genre pour provoquer la peur chez le spectateur.

Luke décide d’explorer « l’ascenseur pour enfant » grâce à l’aide de Theodora, malheureusement, le monte-plat descend au lieu de monter et le petit Luke, enfermé dans cette boîte perd le contact avec sa sœur, paniquée. C’est alors en alternant entre la panique de Theodora et la détresse de Luke que Mike Flanagan instaure la tension chez le spectateur durant tout l’extrait. Luke se retrouve dans la cave, collé contre la paroi du monte-plat où il n’y a plus de porte. La pièce est dans le noir et il ne s’éclaire qu’avec une lampe torche, il n’y a que peu de lumière et d’espace déclenchant un sentiment d’enfermement et d’oppression importante : la claustrophobie.

On alterne alors entre caméra objective et caméra subjective, immergeant le spectateur, le plaçant directement dans l’action et dans l’angoisse que vit Luke. Le spectateur n’a donc aucun moyen d’anticiper quoique ce soit et découvre la pièce aussi lentement et stressé que le petit garçon ne le fait. Il n’y a aucune musique, aucun bruitage : un vide pesant.

L’ambiance est placée, la tension est assez montée : il est temps pour Mike Flanagan de faire entrer la « véritable » peur grâce à un schéma et un personnage classique du film horrifique : le zombie – personnage emblématique dans le paysage d’épouvante –. Son apparition est marquée par un jumpscare. La lampe de Luke va alors dysfonctionner, provoquant une alternance lumière/obscurité saccadée, agrémentée d’un underscoring pointu et incisif qui accentue l’avancée de cette créateur rampante que le spectateur voit du point de vue de Luke, sans autre échappatoire visuel : il est obligé de subir l’attaque surnaturelle qui touche l’enfant – bien qu’il semblerait tout à fait capable de surgir hors de l’écran tant sa proximité finale sera importante –.

Mike Flanagan décide alors de laisser le spectateur impuissant et aveugle tout comme Theodora qui ne fait qu’entendre son petit frère hurler à la mort ; mais le spectateur connait un élément de plus que la fillette, ne faisant qu’accroitre sa peur et son angoisse concernant Luke. Une musique pesante, avec un rythme lent et des bruits d’échos fait son apparition et appuie sur l’urgence de la situation. L’implication du spectateur dans cet extrait, grâce la caméra subjective est un procédé classique tout comme le schéma de cette scène de peur bien que Mike Flanagan, grâce à la petite Theodora, rajoute un sentiment émotionnel supplémentaire afin de tenir le spectateur par la gorge.

It was a house without kindness, never meant to be lived in, not a fit place for people or for love or for hope. Exorcism cannot alter the countenance of a house ; Hill House would stay as it was until it was destroyed.

Shirley
The Haunting Of Hill House
© Netflix
Steve Dietl/Netflix

The Haunting Of Hill House ne réside pas seulement dans la provocation de la peur pure et dure, directe mais également dans son intelligence de nous la faire éprouver sans la montrer objectivement mais en nous suggérant la suite des évènements. Ici, il est question de la tension psychologique ou encore du cliffhanger insoutenable. C’est un dosage entre ce que nous imaginons et ce que nous voyons, l’appréhension et la peur directe, la tension et l’horreur. C’est se jouer de la peur que peut se créer le spectateur lui-même, en utilisant l’ambiance ou le cadrage.

Cette tension psychologique se traduit par différents procédés techniques et aménagements de cadre, c’est également une ligne directrice dans l’esthétique de la série puisque c’est un schéma qui revient dans presque chaque épisode.

Le champ contre-champ

Mike Flanagan utilise la notion de champ contre-champ d’une manière intelligente, impliquant le spectateur comme étant l’interlocuteur du personnage. Ainsi, ils se retrouvent en face à face, très près du visage l’un de l’autre mais surtout le spectateur se retrouve face à la peur directe qui se lit dans les expressions du personnage, provoquant ainsi une peur de l’invisible, de ce qu’on entend sans voir ou de ce qu’on pense ne pas pouvoir voir.

En effet, dans l’épisode The Bent-Neck Lady, Nell est sujette à des terreurs nocturnes, la bloquant immobile dans son lit, ne pouvant qu’ouvrir les yeux sur sa peur, dont le spectateur a pris la place. Le cadre est serré, sans fuite possible du regard et elle est terrorisée par quelque chose que le spectateur ne voit pas encore. On retrouve ce schéma scénaristique pour son frère Luke dans l’épisode The Twin Thing, comme un rappel de leur gémellité, lorsqu’il traine dans les rues la nuit. Ainsi, le spectateur prend de nouveau la place de la peur du personnage pour le voir directement, les yeux dans les yeux, être tétanisé. Là encore, l’imagination et la tension du spectateur font augmenter son niveau de peur alors qu’il n’a encore rien vu d’horrifique.

Alternance horreur et calme : construction de la tension constante

Mike Flanagan alimente The Haunting Of Hill House d’une succession de moments de pure terreur avec des apparitions horrifiques, soudaines et courtes mais également d’une série de plans longs et lents sans réelle action. Cette intelligence entre peur et calme marque l’identité de The Haunting Of Hill House et permet de garder en haleine le spectateur, grâce à une ambiance pesante, alors que rien ne se passe. En effet, la scène de la cave avec Theodora dans l’épisode Touchsuccède de peu celle horrifique du petit Luke. Ainsi, la fillette trouve l’entrée de la cave et y descend par une échelle, bien décidée à l’explorer.

Il fait jour, Theodora trouve même la lumière pourtant, une sensation de crainte s’installe grâce au vide sonore et aux travellings fluides et lents de la caméra suivant la fillette. Le spectateur n’a encore une fois pas accès à l’anticipation et découvre la cave lugubre lentement, côté par côté. Il ne se passera rien mais la scène faisant écho à celle de Luke provoque presque immédiatement un sentiment d’insécurité et de peur chez le spectateur.

Un outil ultime de tension psychologique : le travelling

Comme évoqué précédemment, le travelling est un élément notable dans The Haunting Of Hill House, qu’il soit latéral, avant ou arrière ou même circulaire. Choisi pour sa fluidité et son mouvement, il permet de moduler l’espace et de choisir ce qu’on veut montrer ou non mais également de donner une certaine dynamique à la scène de par sa vitesse. Ainsi dans The Haunting Of Hill House, les travellings sont très lents ce qui amène cette sensation de lourdeur et d’angoisse, notamment parce que la découverte d’une pièce se fait alors lentement comme dit plus haut au sujet de la scène de la cave avec Theodora.

Le réalisateur s’en sert également pour porter l’attention sur un objet ou un endroit dans la pièce mais toujours avec cette lenteur voire cette douceur du mouvement ; ainsi grâce à un travelling avant, l’espace se réduit au fur et à mesure et le champ de vision diminue provocant un enfermement visuel, une oppression et une focalisation totale sur une seule partie de la pièce, sans échappatoire possible pour le regard. On note ce mouvement de caméra dans l’épisode Steven Sees A Ghost où la caméra s’avance sur Nell, endormie et sur la partie de la chambre derrière elle, plongée dans le noir. Le regard est alors porté sur ce petit espace, ce cadre très serré et ainsi l’apparition dans ce fond obscur de la « dame au cou tordu » est au centre de l’attention du spectateur.

Le travelling arrière est également présent et toujours dans cette dynamique lente, il permet de dévoiler une pièce de manière pesante, petit à petit et sans aucun recul, amenant un sentiment d’insécurité certain. On le retrouve par exemple dans l’épisode Screaming Meemies : la caméra effectue un travelling arrière et s’éloigne du père allongé sur le canapé, révélant peu à peu la pièce et ainsi dévoilant la présence de sa femme, le regardant fixement, telle une statue sombre.

When we die, we turn into stories; and every time someone tells one of those stories, it’s like we’re still here for them. We’re all stories in the end.

Olivia
Profondeur de champ et paréidolie

Ainsi, Mike Flanagan réinvente la peur dans le film d’horreur au travers de procédés faisant appel à la subjectivité et à l’imagination du spectateur mais également à son sens de l’observation. En effet, si on ouvre l’œil attentivement, on remarque que le réalisateur a laissé des éléments surprenants voire terrifiants tout au long des épisodes, de quoi faire frémir le spectateur qui les repèrera durant le visionnage. Il s’agit de silhouettes ou d’ombres qui se cachent dans certains plans. Mike Flanagan privilégie alors les grandes profondeurs de champs, d’abord synonyme d’espace et de liberté pour au contraire, provoquer le voyeurisme et l’étouffement par ces présences dans le fond des cadres.

Ce procédé fait appel à la paréidolie, un phénomène de notre cerveau qui associe, face à quelque chose d’inconnu, quelque chose qu’il connait. Ce phénomène amène souvent à la peur puisqu’il s’agit d’un mélange entre l’inconnu et le connu proche de l’inquiétante étrangeté. C’est bel et bien ce sentiment d’inquiétante étrangeté que le spectateur ressent dans ces scènes ; l’atmosphère changeant complètement lorsqu’il se rend compte de la présence de cette « chose » sans pouvoir l’identifier complètement.

Il est également témoin d’un évènement que les personnages ne voient pas. Ce schéma d’anticipation est à la fois vecteur de soulagement et vecteur de peur. En effet, le spectateur a un coup d’avance sur le personnage et ainsi peut anticiper l’horreur mais il est également impuissant face à ce qui va se produire. C’est un schéma d’ambiance qu’on retrouve notamment dans Psycho de Alfred Hitchcock et la scène des escaliers où le spectateur en voit plus que le personnage.

La peur peut également devenir subtile, notamment avec de simples ombres au bas d’une porte comme dans l’épisode Steven Sees Ghost ou l’épisode Eulogy quand la photographie qu’a pris Hugh représente une silhouette humaine.

Son : musique, underscoring et silence

La série The Haunting Of Hill House, comme beaucoup de films ou séries d’horreur, obtient cette part horrifique grâce à son travail sonore. En effet, le son permet de structurer une ambiance, un espace et même d’amorcer un sentiment et donc il permet de structurer la peur. On remarque que dans cette série, la musique à proprement parler n’est pas souvent présente mais son pouvoir angoissant réside dans cette utilisation.  En effet, elle sert surtout de toile de fond à une action, jamais mise en avant face aux personnages, et intensifie la scène de par des accords graves, longs et parfois étouffés.

Kate Siegel
The Haunting Of Hill House
© Netflix
Tina Rowden/Netflix

Si la musique n’est pas énormément présente, les bruits ambiants et le choix d’en accentuer certains se chargent d’annoncer l’horreur dans quelques scènes. En effet, on peut retrouver le jumpscare dont le pouvoir de provoquer la crainte soudaine n’est plus à démontrer mais également l’underscoring prononcé à certains passages. Ainsi, en intensifiant certains objets, certains gestes, c’est l’attention du spectateur qui se focalise dessus tels que les pas du géant qui marche vers Luke avec sa lourde canne, pas après pas, de plus en plus proche ou encore la respiration de Nell, lors de sa première terreur nocturne qui s’accélère encore et encore, toujours aussi forte semblant, par sa puissance, vouloir prendre notre air et nous faire, nous aussi, suffoquer d’angoisse.

Enfin, l’élément sonore marquant et qui fait l’identité musicale de cette série n’est autre que l’absence du son, l’absence de bruit, l’absence d’ambiance. Véritable représentation de l’angoisse, ce vide sonore, semblable au rien, occupe tout l’espace d’une pièce et alourdi considérablement l’ambiance, bien plus qu’un cluster.

Oliver Jackson-Cohen
The Haunting Of Hill House
© Netflix
Steve Dietl/Netflix

Ces quelques procédés forment une tension psychologique et une atmosphère de terreur sans avoir à être démonstrativement horrifique de par la non-utilisation de musique ou encore par la longueur insoutenable de certains plans.

Mike Flanagan traite également la peur sous différentes formes grâce à ses personnages ayant tous peur de quelque chose, de plus ou moins fantastiques ou à proprement horrifiques, qui permettent au spectateur de s’identifier dans une vision de ce qu’est réellement la peur pour eux.


Au terme de cette analyse sur The Haunting Of Hill House de Mike Flanagan portant sur la peur et la manière de la produire chez le spectateur, on peut affirmer que l’alternance entre la tension psychologique et les codes classiques de la peur directe que comptent cette série en font son identité horrifique et son succès auprès du public mais également en font le squelette autour duquel s’articule la peur dans ses différentes représentations, qu’elles soient psychologiques, fantastiques ou invisibles. Ainsi The Haunting s’inscrit grâce à sa première saison The Haunting Of Hill House comme le renouveau du genre d’épouvante et d’horreur.

A ghost can be a lot of things. A memory, a daydream, a secret. Grief, anger, guilt. But, in my experience, most times they’re just what we want to see.

Steven
Victoria Pedretti
The Haunting Of Hill House
© Netflix
Steve Dietl/Netflix

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