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Thunder Road

Le portrait d’un père marginal capable de tout pour sa fille.

🎬 Réalisateur : Jim Cummings 

🎬 Casting : Jim Cummings, Kendal Farr, Macon Blair … 

🎬 Genres : Comédie/Drame 

🎬 Pays : États-Unis 

🎬 Sortie  : 12 septembre 2018 

Synopsis : L’histoire de Jimmy Arnaud, un policier texan qui essaie tant bien que mal d’élever sa fille. Le portrait tragi-comique d’une figure d’une Amérique vacillante. 

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En 2018, les festivaliers cannois découvrent à la sélection ACID, le long métrage Thunder Road écrit, réalisé et interprété par Jim Cummings. L’avis largement positif du public se confirme par deux prix du jury décernés d’abord à South by Southwest puis au festival du cinéma américain de Deauville. Le film reçoit un certain succès dans les salles françaises dès sa sortie permettant aujourd’hui à la plateforme OCS de le proposer dans une rétrospective « Cannes Américain ». Le réalisateur, ayant déjà créé un court-métrage éponyme, pousse encore plus loin l’atmosphère tragique décalée et burlesque sous les thèmes du deuil et de la famille. Nul ne pourrait nier une ressemblance idéologique frappante avec le film Manchester by the sea (2017) de Kenneth Lonergan accédant à la reconstruction d’un foyer suite à la mort d’un proche. Bien que l’homme-orchestre Jim Cummings le rejoint, il parvient, avec son film, à montrer de manière frontale, sans raccourcis. Les spectateurs sont mis face aux événements par de longs plans séquences en travelling avant, transformant le jeu d’acteur en performance et cela dès la scène d’introduction. Les comparaisons avec d’autres œuvres cinématographiques sont avant tout personnelles, cependant l’inspiration de la chanson de Bruce Springsteen « Thunder Road » est un fait. En lisant les paroles de la chanson le spectateur a accès aux motivations du protagoniste : un père chantant pour sa fille, offrant la fuite comme échappatoire. Nous verrons ainsi comment le modèle américain est introduit de manière douce et amère, confronté à un personnage marginal mais surtout le rôle « moteur » de la Mort dans l’entièreté du film Thunder Road

Le personnage de Jimmy (Jim Cummings) s’apparente au citoyen lambda américain dans un village Texan, caractérisé dès sa première apparition par son uniforme de policier. Cette distinction vestimentaire, lui donnant une position de force puisqu’il est homme de loi, entre rapidement en collision avec le moment intime mis en scène qui n’est autre que l’enterrement de sa propre mère. Les spectateurs s’attendent sûrement à un discours sobre vite avorté par un spectacle pathétique tournant le personnage au ridicule. Une dualité constante émerge tout au long du film Thunder Road donnant ainsi cette atmosphère burlesque. Durant l’éloge funèbre, les paroles de Jimmy font comprendre que son métier est placé au-dessus de tout, lui permettant aujourd’hui d’être haut gradé. Cependant, ce statut s’effrite lors de plusieurs interventions où ses actions sont jugées comme étant des fautes menant à une suspension pendant quelques jours. Le métier de policier, bien que source de fierté de sa mère, devient rapidement un regret qui se transforme en rejet total de la loi. Pour illustrer mon propos, je me base sur la scène post-procès lorsque Jimmy interpelle son ami, qui vient complètement scinder Jimmy de son travail. La justice devenue injustice, par le procès perdu de Jimmy, mène l’homme à être lui-même pour dire réellement ce qu’il pense. « Pour impressionner des gros lards ? J’ai renoncé à ma famille » crie Jimmy à ses supérieurs. On constate alors une grande prise de conscience au sujet de son foyer qui se couple à un licenciement. Jimmy semble entretenir une rancœur envers ce qu’il appelait auparavant son métier notamment lorsqu’il se fait interpeller suite au décès de sa femme. Ce détachement brutal se constate également visuellement par le style vestimentaire du protagoniste. En effet, suite à cette scène Jimmy se dévoile uniquement en tenue civile. Son honneur aux yeux de la société s’éclipse, le transformant en un marginal.   

© Paname Distribution 
Thunder Road
Jimmy Arnaud (Jim Cummings) & Nate Lewis (Nican Robinson)

Cette marginalité physique incombe le personnage de Jimmy tout comme une marginalité sociale. En analysant la scène de dîner chez son collègue de travail, le protagoniste commence à raconter une anecdote amusante à son goût, mais qui après réflexion s’apparente plus à un moment gênant pour les adultes présents autour de la table. Une charte de bonnes manières semble bloquer l’ensemble des discussions forçant les personnages à rester en surface, chose que Jimmy ne parvient pas souvent à surmonter. Une frustration naît chez le personnage qui ne montre pas réellement sa vraie personnalité. Le schéma familial de Jimmy est conjugué au singulier, il est célibataire et doit tout gérer seul. Une individualité confrontée violemment aux autres face à lui. En effet, l’ensemble des personnages qu’il côtoie sont en duos (couple d’amis, son ex-femme avec son compagnon) ou en groupes (agents de police, assistance de l’enterrement) le confrontant encore plus à l’étrangeté de sa situation. Ce sont ainsi ces règles de bienséance et les individus de la société qui le pousse à devenir marginal. En profitant de la douleur du protagoniste pour en rire ou en faisant preuve d’ignorance : « j’ai dormi dans ma voiture. Juste ici, pendant trois semaines. Jerry m’a vu ». Chaque dialogue devient un échange entre sourds, ce sont des politesses et ils ne vont pas en profondeur.

Cette fausseté est visible au travers des réactions pleines de jugement concernant le deuil de Jimmy. Lors de l’enterrement, l’une des premières réactions d’un membre de l’assistance est tout simplement de filmer la scène. Un jugement permanent entoure le personnage de Jimmy, qui devient un individu seul dans son schéma mais surtout seul contre tous. Une solitude alimentée par ses réactions, jugées comme anormales, qui transforment l’isolement en rejet. 

C’est ici que le rôle majeur de la Mort entre en marche. En commençant par l’enterrement de sa mère, qui réveille la plus grande peur du protagoniste : être face à la solitude. Le protagoniste rejeté de tous, même par sa fille, doit prendre en charge l’organisation des funérailles tout comme la gestion des biens. Face aux souvenirs de la maison maternelle qu’il faut mettre en carton, l’évidence naît. Jimmy n’a qu’une seule obsession : celle de retrouver sa famille (sa fille). Comme il l’énonce dans son éloge funèbre, il pense qu’il n’a pas été le fils parfait et que son métier est la chose qui pouvait la rendre fière. L’homme ne veut pas entrer dans ce schéma d’ignorance et de regret pour sa fille, ce pourquoi il veut la reconquérir :  « tu peux te cacher sous tes couvertures. Et te plonger dans ta souffrance. Faire des croix de tes amoureux. Jeter des roses sous la pluie. […] La seule délivrance que je puisse offrir, ma fille. Est sous ce sale capot ». Pour retrouver sa fille, il sait qu’il devra faire des efforts, chose qui se prouve plus loin dans la narration par la vente de la salle de danse pour payer les frais d’avocat dans le but d’obtenir sa garde. Le père doit utiliser une autre clé pour sa reconquête qui sera la réapparition du dialogue.  

© Paname Distribution 
Thunder Road
Chrystal (Kendal Farr)

Comme mentionné plus haut, tous les personnages restent en surface dans leurs relations créant une certaine forme de censure, à laquelle Jimmy ne peut se résoudre. Dans l’objectif de reconquérir sa fille, il faudra briser ces barrières de bienséance qui pourrissent tous ceux qui sont autour. Le personnage de Jimmy décide d’exprimer vraiment ce qu’il pense comme lors de sa crise sur parking du commissariat. Bien que ces moments de vérité lui coûte, le personnage continue de lutter contre le silence. La visite chez sa sœur est une preuve flagrante. La jeune femme se refuse à entrer dans le dialogue préférant se taire plutôt que de dire ce qu’elle pense vraiment à son propre frère. Jimmy pensant trouver ce même électrochoc chez sa sœur repart déçu et encore une fois seul. Cependant, la balance se rééquilibre par l’intervention de son ami, ancien collègue de travail. En soutenant Jimmy dans les moments les plus difficiles par sa présence, ses alcools et sa joie, il devient un réel adjuvant pour le protagoniste. Il constate qu’il n’est pas seul tandis que l’autre apprend réellement à connaître Jimmy. 

Le vrai visage du personnage principal est dévoilé et il poursuit ses propres buts. Par le dialogue ainsi que ses efforts pour rétablir un équilibre, le personnage ne parvient pas à ses objectifs face à trop d’obstacles dus à sa marginalité. La mort devient alors un moteur de reconstruction du personnage de Jimmy ou autrement dit une remise en question pour savoir ce qu’il voulait vraiment. Le protagoniste s’assume achevant sa ainsi quête personnelle mais qu’en est-il de sa problématique familiale ?

L’entité de la Mort sonne un nouveau tournant dans l’histoire de Jimmy. La mort d’une autre mère, celle d’une petite fille, l’ex-femme du personnage principal, provoquera une prise de conscience pour l’enfant acceptant le chevalier servant face à elle. Il est amusant de constater que le terme de « quête » s’immisce dans cette critique, faisant écho aux mots de Bruce Springsteen « Je ne suis pas un héros ». La mort semble affecter identiquement le père et la fille. Une similitude qui scelle la réconciliation entre ces deux individus. Une figure du cercle se forme, ouvrant sur une scène funeste bercé par les paroles du chanteur B. Springsteen et se refermant de la même manière. La forme circulaire donne l’impression que la « boucle est bouclée », Jimmy a accompli sa quête permettant à la petite fille de s’enfuir « Avec le vent, alors Mary grimpe. C’est une ville pleine de perdants. Et je pars d’ici pour gagner ». La scène finale de ballet fait le lien entre la petite fille et la grand-mère, un lien familial restauré accompagné d’un sourire larmoyant plein d’espoir. 


NOTE

Note : 8 sur 10.

8/10

Nous faisant passer des rires aux larmes, Jim Cummings signe avec Thunder Road le portrait d’une Amérique critique et superficielle. Par les performances d’acteurs tout comme la brutalité de la réalité, le film séduit tout en créant un sentiment de frustration. Ainsi, naît une empathie entre le personnage de Jimmy et les spectateurs, soucieux de son sort voulant lutter avec lui contre l’injustice pour reconquérir sa fille. 

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